International | 22 mai 2019

Libye - Entretien avec le Maréchal Haftar : «Ceux qui combattent le terrorisme sont nos partenaires !»

De Emmanuel Razavi
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Le Maréchal Haftar, homme fort de l’Est Libyen, nous a reçus* en marge de sa rencontre avec Emmanuel Macron, le 22 mai à Paris. Alors que les troupes de l'Armée nationale libyenne (ANL) qu’il commande poursuivent leur offensive sur Tripoli contre les forces de Fayez el-Sarraj - le premier ministre libyen qui dirige le gouvernement d’union nationale reconnu par la communauté internationale - il est revenu sur l’implication de ses différents soutiens - France, Emirats arabes Unis et Etats-Unis - et sur l’action nécessaire contre les milices armées et les Jihadistes qui ont mis son pays à feu et à sang.  Déterminé, il assure qu’il conduira son offensive à son terme, condition au rétablissement de la sécurité et de la paix en Libye.

 

 

Maréchal, tout d'abord, comment analysez-vous les lendemains de la révolution qui a dévasté une partie de votre pays ?

La révolution de février 2011, tout le monde le sait, a commencé de manière extrêmement logique. La population libyenne était en effet fatiguée, épuisée par les dérives et les violences du régime en place. Au début, il s’agissait d’un soulèvement populaire, les libyens étant, je le redis, épuisés par le régime de Kadhafi qui avait commis le pire. Mais le mouvement fut malheureusement « kidnappé » par la mouvance islamiste et les milices armées qui ont instauré la violence. J’insiste là sur le fait qu’il s’agissait de violences et d’exactions qui étaient programmées ... Celles-ci ont fait des milliers de victimes au sein de la société, parmi lesquelles des avocats, des journalistes, des juges, mais aussi des policiers et des militaires. En agissant ainsi, l’objectif de ces milices était de déstabiliser le pays et de mettre la main sur ses ressources naturelles et ses richesses. Il était donc indispensable de lancer une contre révolution pour que la Libye et ses citoyens retrouvent enfin leur dignité́, qu’ils puissent aussi espérer construire une démocratie.

Avec le recul, qu’auriez dû vous faire que vous n’avez pas fait à l’époque ?

Il y a eu des erreurs que nous n’aurions pas dû commettre. J’ai en effet acquis la conviction que nous aurions dû organiser un coup d’Etat contre ces terroristes et leurs alliés islamistes, et cela dès le début de la révolution de 2011. Je l’ai déjà dit, notre aspiration première était de pouvoir mettre en place un régime démocratique. Nous pensions qu’une démocratie permettrait à la Libye de mettre en place les outils nécessaires à son développement économique et d’œuvrer pour l’établissement d’une justice solide qui soit enfin digne de ce nom. Nous savions que ces conditions étaient indispensables à la création d’un régime stable et d’un pays fort. Pourtant, il faut bien reconnaitre que nous n’y sommes pas parvenus, et que nous n’avons pas réalisé́ qu’un certain nombre de choses se passaient. La révolution a totalement dévié de ses objectifs pour les raisons que j’ai expliquées précédemment. C’est la raison pour laquelle nous avons déclenché́ l’opération Karama avec l’armée nationale libyenne au mois de mai 2014, car il fallait reprendre la situation en main.

Pourquoi l’émirat du Qatar s’est-il positionné contre vous ?

En toute honnêteté́, je ne sais pas pourquoi le Qatar est contre nous, même si les Qataris, eux, doivent le savoir (Il sourit) ! ... Si j’ai cependant bien compris une chose, c’est qu’ils veulent leur part du gâteau ! Ils veulent mettre la main sur la Libye pour s’emparer de ses richesses, ce qui n’est évidemment pas acceptable, d’autant qu’ils soutiennent des organisations terroristes, à commencer par celle des Frères Musulmans qui ont fait venir beaucoup de combattants dans notre pays. Leur stratégie consiste, à l’instar du Qatar qui les soutient, à s’accaparer nos richesses, pour ensuite porter leur lutte vers l’Egypte, les pays du Maghreb, la Mauritanie, puis enfin les pays du Golfe. Comme Daesh et son chef Baghdadi, ils veulent établir un empire avec leur califat qui s’étendrait sur toute la région du Moyen-Orient, même si leur projet  n’a en fait pas grand chose à voir avec l’Islam. En réalité́, qu’il s’agisse de Daesh ou des Frères Musulmans, il faut bien comprendre que ces mouvements sont liés, les Frères Musulmans étant les pères spirituels du terrorisme. Tout le monde sait d’ailleurs aujourd’hui que c’est leur organisation qui a attiré les démons jihadistes vers l’Irak, la Syrie et bien sûr la Libye. Je tiens cependant à préciser que s’il y a bien une chose que les libyens détestent, ce sont les Frères Musulmans ! Beaucoup d’entre eux, des libyens, sont en fait rentrés de Londres ou de Washington où ils étaient établis. Ce sont de mon point de vue les plus dangereux, que l’on peut même qualifier d’éléments durs de l’organisation. Néanmoins, ils font face à une réalité́ extrêmement difficile sur le terrain, car nous leur causons beaucoup de pertes !

Justement, quelle est l’influence réelle de ces groupes armés dans le Sud Libyen, et quels sont leurs liens précis avec le Jihadisme ?

Milices armées ou organisations terroristes, cela ne fait aucune différence à mes yeux ! Dans les deux cas, elles tuent et pillent les richesses du pays ! Mais soyons clairs. Si elles ont essaimé dans le sud de la Libye, c’est notamment en raison de l’absence réelle de gouvernement, de la présence d’un crime organisé, des migrants clandestins et de l’opposition tchadienne. Le soutien de la Turquie et du Qatar à l’Islam politique des Frères Musulmans est l’une des causes de la situation, totalement insupportable pour les populations (...). Sur le terrain, nous avons déjà̀ sorti ces milices de Benghazi et de Derna où elles commettaient des massacres. A Benghazi, elles étaient dotées de 17 000 combattants et à Derna, elles étaient près de 9 000. Au sud du croissant pétrolier leurs forces étaient composées pour une moitié de mercenaires, pour une autre de sympathisants de l’Etat Islamique. En tout, elles représentaient près de 60 000 hommes. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 6 000, qui se sont concentrés dans Tripoli (...). Pour les affronter dans le désert, nous pouvons compter sur des combattants bédouins très courageux, aux convictions ancestrales, qui refusent la présence de ces milices sur le territoire. Comme eux, nous sommes déterminés à détruire leurs capacités de nuisance, et nous irons jusqu’au bout ! (...). Beaucoup de ces terroristes ont en fait déjà̀ pris la fuite par la Tripolitaine, en direction de l’Afrique ou de l’Europe. Ils cherchent avant tout à s’échapper pour survivre, car ils ont compris qu’en Libye, il n’y avait plus aucune place pour eux.

Vous avez rencontré le Président de la République Française Emmanuel Macron le 22 mai. Quelles sont vos relations avec lui, et pouvez-vous nous dire, parmi les Etats qui vous soutiennent, lesquels sont vos meilleurs alliés ?

Je vais vous parler avec beaucoup de franchise. Je considère que tous ceux qui combattent le terrorisme sont nos partenaires ! Je regarde donc le président Emmanuel Macron comme un véritable allié, et un vrai partenaire ! Sur le plan personnel, je dirais que c’est un ami proche auquel je fais entièrement confiance. La France nous a énormément aidés, ce qui était évidemment très important. D’autres pays comme les Emirats Arabes-Unis nous ont soutenus sur les plans politique et logistique en nous fournissant par exemple les pièces détachées dont nous avions besoin. Concernant les Etats-Unis, c’est la lutte anti-terroriste qui nous a rassemblés. Ils nous ont aidés un peu plus tardivement, mais en nous fournissant un soutien essentiel. Par essentiel, je n’entends pas des armes, mais je veux dire qu’ils nous ont fourni du renseignement et des systèmes de géolocalisation auxquels nos hommes ont été formés, et qui ont permis de stopper plus d’une fois nos ennemis.

Quelles sont aujourd’hui les opportunités d’investissement en Libye ? Quels sont les pays partenaires qui œuvreront à sa reconstruction ?

Je veux profiter de cet entretien pour confirmer l’ouverture de l’ANL à l’Europe. Nous sommes particulièrement ouverts aux sociétés françaises qui sont réputées pour leur savoir-faire dans les domaines de la construction, de l’énergie, du pétrole et du gaz. Si nous avons déjà̀ établi quelques contacts avec certaines d’entre elles, il est encore trop tôt pour avancer concrètement en matière de partenariat, compte tenu de la guerre qui fait rage. Par contre, je peux vous dire que dès que celle-ci aura pris fin, nous donnerons la priorité́ de nos chantiers aux pays qui nous ont soutenus.

 

*Cet entretien a été préparé et conduit en partenariat avec le magazine Politique Internationale qui en publiera l’intégralité dans son prochain numéro.

23/05/2019 -  Toute reproduction interdite


Des membres de l'Armée nationale libyenne (ANL), commandée par Khalifa Haftar, posent pour une photo alors qu'ils quittent Benghazi pour renforcer les troupes qui se dirigent vers Tripoli, en Libye, le 7 avril 2019.
Esam Omran Al-Fetori /Reuters
De Emmanuel Razavi

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