International | 6 juin 2021
2021-6-6

Libye : 10 années d’erreurs de la diplomatie française

De Roland Lombardi
5 min

Après 10 ans de chaos et suite à un accord de cessez-le-feu de l’ONU signé en octobre 2020, la Libye a depuis le printemps dernier un gouvernement intérimaire d’union nationale. En regards des échecs précédents, nul ne peut présager de la réussite dans la durée de ce nouvel accord. Une chose est sûre : la France, comme sur d’autres dossiers de la région, est encore hors-jeu…

L’édito international de Roland Lombardi.

L’intervention militaire internationale (du 19 mars au 31 octobre 2011), à l’initiative de la France et sous l’égide de l’Organisation des nations unies (ONU) puis de l’OTAN, a très vite dévié de ses objectifs. Elle devait initialement se limiter à l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne pour protéger les civils et pas de faire chuter Kadhafi, ni de détruire son armée. Pour beaucoup, la coalition occidentale, défendue par Sarkozy, fut au final la dernière démonstration d’une aventure de regime change et de nation building. Les conséquences ont été désastreuses.

Sous couvert de motivations humanitaires, le président français a été fortement influencé dans sa décision par Bernard-Henri Levy, proche des rebelles de Benghazi et « pape » français du « droit d’ingérence ». Or, ce dernier a introduit à l’Élysée des responsables de l’opposition dont certains étaient des jihadistes ou des Frères musulmans libyens, soutenus et financés par « nos très chers amis » du Qatar…

Nicolas Sarkozy était par ailleurs à un an d’une campagne électorale pour sa réélection. En difficulté dans les sondages, il était convaincu qu’une intervention extérieure facilement victorieuse et morale, pourrait redorer son blason. Devant la chute rapide de Ben Ali et Moubarak puis du fameux « vent de l’histoire » qui allait instaurer la démocratie partout dans le monde arabe, servi à l’envi par la doxa médiatique et universitaire, par l’administration démocrate d’Obama et la chaîne qatarie Al-Jazeera, le locataire de l’Élysée se devait d’agir ! Et ce, en dépit des avis des services de renseignements, qui lui conseillaient plutôt la prudence. Le Quai d’Orsay espérait que grâce à cette intervention, les futurs maîtres de la Libye seraient plus généreux avec les Français dans le secteur du pétrole et des contrats commerciaux…

L’euphorie de la chute du troisième autocrate arabe et la perspective d’une démocratie libyenne se sont fracassées sur le mur des réalités avec le fiasco des élections de juillet 2012.

En l’absence de tradition étatique, d’une armée centralisée pouvant assurer l’unité nationale par la force, d’une véritable société civile et de partis politiques structurés, les rivalités et les dynamiques claniques et tribales, très fortes en Libye, ont ressurgi et le pays est devenu un État failli.

Hollande et Macron : retour à la realpolitik ou une histoire de gros sous ?

En janvier 2013, le successeur de Sarkozy François Hollande a été contraint d’intervenir militairement au Mali, pour stopper des groupes jihadistes surarmés par le pillage des arsenaux libyens. Les centaines de milliers de migrants clandestins africains jetés sur les côtes européennes par des passeurs libyens et les vagues d’attentats sanglants à partir de janvier 2015, ont forcé les autorités françaises à un retour à la réalité.

Or la position du gouvernement Hollande a été paradoxale : Laurent Fabius, le ministre des Affaires étrangères, a appuyé le gouvernement de Tripoli, dirigé par Fayez el-Sarraj, soutenu par les Frères musulmans, la Turquie d’Erdogan et le Qatar, alors que le ministre de la Défense, Jean-Yves le Drian, s’est au contraire rangé aux côtés de l'Armée nationale libyenne de Tobrouk, commandée par Khalifa Haftar soutenu à partir de 2014 par la Russie et surtout par l’Égypte de Sissi et les Émirats arabes unis (EAU).

En 2017, le président Macron a désiré se démarquer de ses prédécesseurs. Cette inflexion a été également dictée par des intérêts sécuritaires : 4 000 soldats français combattent les jihadistes au Sahel, ainsi qu’en Afrique centrale.

Peu au fait des arcanes internationales, il s’est appuyé sur Le Drian. Observant depuis 2014 la montée en puissance d’Haftar et grâce aux notes des renseignements militaires et de la DGSE, le nouveau ministre des Affaires étrangères a été favorable à une discrète « bascule » de la politique française en faveur du « gouvernement de Tobrouk ». Réaliste, il est aussi le meilleur VRP du complexe militaro-industriel français.

Le soutien grandissant de l’Entente Le Caire-Riyad-Abou Dhabi à l’armée du maréchal libyen explique beaucoup de choses. Le Caire étant le quatrième client de la France en équipements militaires, derrière l’Inde, l’Arabie saoudite et le Qatar, et devant les EAU.

Mais Macron n’a pas voulu froisser l’autre grand partenaire commercial de la France, à savoir le Qatar, qui soutient toujours Tripoli.

Il a donc voulu apparaître comme un médiateur, soutenant l’accord de Skhirat et organisant deux rencontres entre les protagonistes en 2017 et 2018 (sans succès).

Depuis, il a soutenu les efforts de l’ONU et de son partenaire stratégique égyptien. Mais la campagne d’accusations (souvent à l’initiative de la Turquie et du Qatar) visant Paris et sa politique de soutien discret mais réel à Haftar, l’ont progressivement marginalisée. A la faveur de l’accalmie politique en cours, le président français a reçu les nouveaux responsables libyens et rouvert l’ambassade à Tripoli en mars. La France cherche ainsi à revenir dans le jeu. Mais elle devra composer avec une Turquie et une Russie toujours présentes sur le territoire.

La France décrédibilisée

Selon certains, la crédibilité de la France est entachée par son double jeu et son soutien au maréchal de Cyrénaïque, écarté depuis.

Or c’est plutôt la versatilité, la gêne et les rétropédalages des déclarations du Quai d’Orsay, devant ces accusations, qui ont sûrement le plus discrédité Paris, comme ne pas assumer courageusement et sans complexe ses choix. La Russie et surtout l’Égypte - qui est à l'origine du cessez-le-feu et de l'accord politique en cours - l’ont toujours fait, et se sont révélées être de bien meilleures médiatrices entre les belligérants.

Si la diplomatie permet de dialoguer avec tout le monde, c’est aussi l’art de trancher, faire des choix et surtout de les assumer. Prisonniers et tributaires de considérations morales et surtout commerciales, en raison d’importants contrats avec des puissances étrangères antagonistes comme l’Égypte et les Émirats d’un côté et le Qatar de l’autre, les différents présidents français n’ont jamais pu définir en Libye – comme ailleurs – une véritable politique claire et invariable. Nos stricts intérêts sécuritaires et stratégiques doivent toujours prévaloir sur l’émotionnel, les élections ou le commerce. Le non-respect de cette règle depuis des décennies a fait perdre à la France tout crédit. Le triste résultat est qu’aujourd’hui, comme en Syrie ou dans le conflit israélo-palestinien – et pour les mêmes raisons –, nous ne comptons plus !

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

04/06/2021 - Toute reproduction interdite


Le nouveau Premier ministre libyen, Abdulhamid Dbeibeh, s'exprime lors d'une conférence de presse à Tripoli, en Libye, le 25 février 2021.
© Hazem Ahmed/Reuters
De Roland Lombardi