On a souvent tendance à considérer que depuis mai 1968 - où il était « interdit d’interdire » - la société doit être plus permissive. Entendu ainsi, nous devrions évoluer dans une France où les citoyens sont libres de tout, ou presque. Mais sommes-nous réellement plus libres en 2021 qu’à l’époque de nos parents ou de nos grands-parents ? Les minorités qui prétendent nous imposer une vision dogmatique de la liberté ne sont-elles pas les nouveaux censeurs ? Notre reporter a posé la question à d’éminents spécialistes.

Par Marie Corcelle.

Si les libertés et droits fleurissent de toutes parts, Patrick Charlot, professeur en droit public à l’université de Bourgogne, met l’accent sur un point essentiel dans le domaine juridique : la garantie des droits. « Ce n’est pas parce qu’on va proclamer des droits qu’ils vont forcément être mieux garantis. Est-ce que vous croyez qu’en termes de libertés on vivait moins bien sous la IIIème République qu’aujourd’hui ? Par exemple, quand vous regardez le droit des étrangers, il n’a jamais été un droit aussi précis et utilisé, et il n’a jamais été un droit autant bafoué », constate-t-il.

Si les droits existent, ils doivent bénéficier d’une protection juridictionnelle : sans cela, ils sont en danger. Les rédacteurs de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 l’ont bien compris. Dans son article 16, on peut lire que « toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution ». Muriel Fabre-Magnan, professeur de droit privé à l’université Paris 1, dans son ouvrage « L’institution de la liberté », (Ed. Puf, 2018) va dans le même sens : « La liberté n’est pas donnée mais doit être instituée et soutenue. Le droit peut dès lors contribuer à lui (re)donner son statut, notamment en posant les limites nécessaires pour qu’elle ne soit pas un vain mot ».


La sécurité avant la liberté

Liberté et sécurité sont indissociables car interdépendantes. Pour que la première s’exerce, l’autre doit exister. Et si la sécurité existe, c’est bien grâce à la liberté. Si l’équilibre entre les deux est le fondement d’une société démocratique, aujourd’hui, on a tendance à faire prévaloir l’une au détriment de l’autre. On observe un retour à la pensée de Hobbes et son contrat social : les individus préfèrent sacrifier leurs libertés pour davantage de sécurité. Pour Patrick Charlot, nous faisons face à une mentalité où règne la servitude volontaire : « Au nom du discours ambiant, on s’habitue à ce qu’un État Léviathan grignote de plus en plus nos libertés publiques ». Il prend pour exemple les années 1970 et le début des années 1980, où « toute la gauche hurlait contre la loi anticasseurs et la loi Peyrefitte », explique le professeur. « Mais on retrouve aujourd’hui dans les textes actuels exactement les mêmes choses qu’on reprochait déjà à ces lois-là. La différence, c’est que maintenant, on accepte ces atteintes aux libertés. On a l’impression d’avoir un peu de sécurité en acceptant une diminution de nos libertés, on en est convaincus », poursuit-il.
En France, les exemples qui jouent en faveur de l’aspect sécuritaire se répètent : les attentats de 2015, puis la pandémie de coronavirus, ont permis une restriction sans précédent des libertés. L’importance de ces décisions pour préserver la vie de tout un pays n’est pas le sujet, mais le cadre juridique et légal dans lequel elles sont prises, oui. Dans un État de droit comme la France, la liberté demeure toujours la règle, et la restriction l’exception. Des atteintes peuvent être permises, à condition qu’elles soient nécessaires, proportionnées, et adaptées. En l’occurrence, les différents confinements ont piétiné un certain nombre de libertés fondamentales, telles que la liberté d’aller et venir, de réunion et de manifestation, du commerce et de l’industrie, ou encore le droit au respect de la vie privée. Mais pour autant, de nombreux écarts ont été commis, selon Patrick Charlot : « C’est la première fois qu’il y a autant de contentieux, les juges n’ont jamais été autant saisis en matière d’atteintes aux libertés. Seulement, quand on regarde les statistiques, les juridictions administratives et constitutionnelles ont rarement laissé passer de si nombreuses atteintes, au nom de la sauvegarde de l’ordre public ». Il semblerait donc que les libertés individuelles reculent au profit de la pandémie, et ne soient plus autant protégées par leur gardien ancestral et naturel, le juge.

Un recul de la liberté d’expression ?


Si chère aux Français, la liberté d’expression est garantie par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789. Mais comme toute liberté, elle n’est pas absolue et possède ses limites. La loi est claire sur ce que l’on peut dire ou non : l’apologie du terrorisme, l’outrage ou encore l’incitation à la haine ne font pas débat, et beaucoup s’accordent à dire qu’il est normal de sanctionner de tels propos. Si aujourd’hui le droit est resté sensiblement le même sur ce point, la société française est rongée par les censeurs de tous bords, et ce sont ces derniers qui participent à un certain recul de la liberté d’expression. Parmi eux, tout d’abord les islamistes et leurs alliés d’extrême gauche : il n’est nul besoin de rappeler les attentats qui ont frappé Charlie Hebdo ou le récent assassinat de Samuel Paty liées aux caricatures de Mahomet, ou encore l’affaire Mila suite à sa critique de l’islam. Mais dorénavant, c’est aussi le mouvement woke - avec ses diverses émanations bien implantées en France - qui incarne l’intolérance face aux opinions divergentes. Ses partisans imposent un dogmatisme où la discussion et la liberté de pensée ne sont pas permises : s’exprimer librement n’a donc pas sa place. Sous prétexte que tout propos ou acte critique agresse nécessairement une communauté ou une autre, il faut non seulement adopter un nouveau langage, mais agir en conséquence en acceptant de se détourner de toute forme d’appartenance nationale. Mais à vouloir restreindre non seulement le débat, et forcer les individus à penser d’une seule façon, cette censure « au nom du bien » qui se positionne en défenseur des opprimés, annihile toute liberté d’expression.

La technologie au service du contrôle des individus !

Lorsque le jeune Etienne de la Boétie écrit le célèbre Discours de la servitude volontaire, nous sommes au XVIème siècle. Mais dans la France démocratique d’aujourd’hui, les individus ne se soumettent plus consciemment à un tyran au pouvoir. Pour autant, cette forme d’assujettissement volontaire a laissé sa place à de « nouvelles servitudes ». Yves-Charles Zarka, philosophe, est à l’origine de ce concept dans son ouvrage Métamorphose du monstre politique (Ed. Puf, 2016). « Les nouvelles servitudes, ce sont des aliénations vécues comme des extensions des libertés. La différence avec la théorie de la Boétie, c’est que cette servitude volontaire était perçue comme telle, on se soumettait volontairement à celui qui nous persécutait. Mais dans leurs formes contemporaines, les servitudes qu’on connait aujourd’hui ne sont pas vécues ainsi mais comme des libertés ».
C’est bien là que réside tout le paradoxe : les individus, en donnant consciemment leur consentement à leur propre asservissement, en sont les artisans. Les nouvelles technologies illustrent parfaitement cette nouvelle tendance : elles mènent à un contrôle des individus, à la collecte toujours plus conséquente de leurs données personnelles, ou encore à leur surveillance. Deleuze disait, dans son « Autre journal », « nous entrons dans des sociétés de contrôle qui ne sont plus exactement disciplinaires (...) qui fonctionnent non plus par enfermement, mais par contrôle continu et communication instantanée ».


Une liberté individuelle dangereuse ?

La situation dans laquelle se trouve la société française permet également de revenir à Benjamin Constant et à son célèbre discours de 1819, sur la liberté des Anciens et des Modernes. Si chez les premiers, c’est « l’assujettissement complet de l’individu à l’autorité de l’ensemble » - soit l’aliénation au pouvoir - qui domine, la conception des Modernes qui prévaut aujourd’hui n’est pas exempte de dangers. Puisque la liberté est dorénavant conçue comme un droit individuel, les citoyens, obnubilés par celle-ci, opposent leur indifférence à la démocratie : « Chacun se donne comme tâche la plus urgente de défendre son pré carré de droits et libertés, en ayant perdu de vue que ceuxci dépendent plus fondamentalement encore du type de société dans laquelle on vit. C’est à certains égards commode pour le système, car cela les détourne de l’idée même qu’ils pourraient avoir prise sur la société et ses évolutions », explique Muriel Fabre-Magnan.

Comme aimait à le dire François Mitterrand, « La liberté et la démocratie exigent un effort permanent. Impossible à qui les aime de s’endormir. »

22/06/2021 - Toute reproduction interdite


Représentation de la « Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789
Jean-Jacques-François Le Barbier /Wikimedia Commons
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