Analyses | 3 avril 2019
2019-4-3

Liban: vers une balkanisation du pays du cèdre ?

De Maya Khadra
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Depuis le 26 avril 2005, date marquant le retrait des troupes syriennes du territoire libanais, le régime baasiste de Damas brigue un redéploiement subreptice de son pouvoir au Liban et cherche à concrétiser son dessein par tous les moyens, même les plus machiavéliques. Après une série d’attentats visant des personnalités de la mouvance souverainiste du 14 mars et des quartiers résidentiels et industriels chrétiens, entre 2005 et 2008, le régime syrien a trouvé son passeport d’entrée dans le territoire libanais : les réfugiés syriens, dont le provignement des camps épargne très peu de régions libanaises.

Depuis le début du « printemps arabe », aux teintes grisâtres, le spectre ressuscité de l’islamisme renvoie l’Orient vers les siècles le plus obscurantistes. La tragédie syrienne, sans doute une des plus sanguinaires, a fauché en sept ans 350 000 vies, sans compter les 6.1 millions de déplacés à l’intérieur de la Syrie et les 5 millions de réfugiés répartis sur plusieurs pays, surtout en Jordanie, au Liban et en Turquie. Djihadistes de tout poil, armées syrienne et russe, gardiens de la révolution iranienne et Hezbollah, et une poignée infime de quelques opposants syriens non islamisés ont croisé leur fer. Bachar el Assad, héritier d’un régime répressif qui a occupé le Liban pendant trois décennies, n’aurait pas pu garder le pouvoir sans ses alliés russes et iraniens. Et le peuple syrien, longtemps vivant sous la férule de la botte militaire, s’est trouvé piégé entre l’enclume des barbus et le marteau de leur régime « laïque ». Les guerres au Moyen-Orient, de l’Irak au Yémen en passant par la Syrie, sont des guerres idéologiques et démographiques. La République islamique d’Iran cherche à répandre l’idéologie de la Wilayet el Faqih, expression du droit musulman signifiant les conservateurs de la jurisprudence, démographiquement et géographiquement, jusqu’à atteindre la Méditerranée.

Toute résistance sunnite armée en Irak ou en Syrie a été phagocytée par l’extrémisme et le terrorisme. D’où le manque de crédibilité de l’opposition en Syrie. Cet irrédentisme iranien qui s’appesantit sur des alliances et des soutiens divers et variés. Le régime de Bachar el Assad en Syrie, une grande proportion de chiites en Irak, les Houthis au Yémen, le Hezbollah au Liban, voire quelques groupes insurrectionnels au Bahreïn, cherchent ainsi à chambouler la donne démographique dans différents pays du Moyen-Orient. C’est un camouflet que l’Iran cherche à infliger à l’accord Sykes-Picot en 1916, qui a divisé la région d’Asie Mineure en plusieurs pays et une tentative d’élargir son contrôle dans les pays du Moyen-Orient. Cette stratégie visant à répandre la doxa du chiisme duodécimain expansionniste procède par émiettement des territoires et déplacement des populations. L’exemple syrien en est la meilleure représentation. Bachar el Assad, appuyé par les Mollahs d’Iran, en exprimant son désir de « rendre la Syrie plus homogène » et le « tissu syrien plus solide », se porte en vassal de cette stratégie. Les sunnites installés dans la bande territoriale très fertile, depuis Alep au Nord, jusqu’à Damas et vers la frontière jordanienne au sud, se trouvent aujourd’hui à Idlib et Raqqa situés près de la frontière turque. Par ailleurs, avec le commencement des négociations à Astana, le feuilleton de la ‘déportation’ de milliers de Syriens s’est poursuivi : Daraya près de Damas lors du sommet d’Astana 1, le quartier de Waer à Homs pendant Astana 2, Astana 3 pour Madaya et Zabadani et Astana 4 pour Barzé et Qaboun. Des colonies iraniennes s’implantent aux alentours de Damas et l’on pourrait compter quelques conversions au chiisme, sans oublier l’achat de terrains dans l’ouest syrien, surtout aux abords du sanctuaire adulé par les chiites de « Sayyida Zaynab ». La balkanisation de la Syrie s’est donc bien enclenchée.

Toutefois, ces changements démographiques et ethniques en Syrie ne se limitent pas à l’intérieur syrien. Dans le souci, pré-cité, d’homogénéiser le peuple syrien, le régime et ses alliés empêchent le retour d’un million et demi de réfugiés syriens présents au Liban. Les quelques milliers qui sont rentrés dans les derniers mois en Syrie ont eu un sort tragique. Plusieurs centaines de réfugiés ont été tués ou torturés, d’après une enquête effectuée par le quotidien libanais An-Nahar et publiée le 12 mars 2019. Le refus d’accueil de ces réfugiés s’inscrit dans le sillon de « l’allègement » de la population sunnite en Syrie. L’ambassadeur français au Liban, Bruno Foucher, l’a clairement exprimé dans son discours du 14 juillet à la Résidence des pins, au cœur de la capitale libanaise Beyrouth : « Le régime entrave le retour des réfugiés présents sur le sol libanais ». Le Hezbollah, branche du pouvoir tentaculaire iranien au Liban, les garde sournoisement pour changer, à long terme, l’équilibre démographique au Liban. Garder ses ennemis idéologiques au Liban, à savoir les sunnites, lui permettrait de remettre en question la proportion chrétienne dans le pays du cèdre et de passer de la binarité de la répartition du pouvoir au Liban : 50% pour les musulmans, 50% pour les chrétiens au Parlement comme aux postes de première catégorie dans la fonction publique. L’objectif que le Hezbollah ne cache plus est le passage à une répartition tripartite du pouvoir entre chiites, sunnites et chrétiens de tous rites et donc, un gain de notoriété institutionnelle pour les chiites qui se considèrent comme communauté persécutée qui s’est réfugiée au Liban à deux moments historiques : en 1518 après les massacres des Mamelouks contre les chiites Azéris (actuel Azerbaïdjan), et au début du 19e siècle, après la révolution wahabite dans le Golfe persique qui a visé les chiites duodécimains en Arabie.

La stratégie iranienne de remplacement de populations et de communautés de l’Irak en passant par la Syrie, jusqu’au Liban est en marche. L’Etat libanais à la stabilité fragile, réussira-t-il à en endiguer les ondes de choc générées par les secousses sismiques d’une démographie mouvante ?

15/03/2019 - Toute reproduction interdite


Une photo du président syrien Bachar al Assad est vue dans un bus alors que les réfugiés syriens qui ont fui vers le Liban retournent en Syrie depuis le village de Shebaa, au sud du Liban le 18 avril 2018.
Aziz Taher/Reuters
De Maya Khadra