Analyses | 2 novembre 2019

Liban : Les raisons de la colère

De Maya Khadra
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1 million et demi de Libanais, pugnaces et déterminés, ont destitué un gouvernement grâce à leur mobilisation qui a duré 13 jours. Des villes sont sorties de leur torpeur : Tripoli et Tyr surtout, où la misère et l’endoctrinement idéologique sévissent. Par Maya Khadra (à Beyrouth). 

Le terreau de la révolution a été fertilisé depuis longtemps. Quinze ans de guerre, suivies par quinze ans d’occupation syrienne qui a restreint les libertés et muselé les voix contestataires ont livré les Libanais, toutes confessions confondues et toutes allégeances comprises, à un combat existentiel ; celui de la récupération de leur pays. Le népotisme s’est confortablement installé et arrimé sur le système libanais de l’après-guerre civile.

Syriens et anciens chefs de guerre pro-syriens mutés en « hommes d’Etat » se sont partagé le butin. Les discours communautaires nourrissaient l’avidité et la mégalomanie de ceux qui étaient au pouvoir. Ambassadeurs du baasisme au Liban, ils présentaient leurs lettres de créance à Damas à chaque mandat. C’est ainsi que le système bancaire a commencé à défaillir et la dette à l’asphyxier petit à petit. Corporatisme et vols en série se sont répercutés sur plusieurs secteurs : rationnement de l’électricité, pénurie en eau dans un pays riche en nappes phréatiques où la neige persiste sur ses cimes même en été, appauvrissement du pays et de son élite qui a largué les amarres en quête de nouveaux horizons, absence du politique et prolifération des intérêts politiciens qui se nourrissent des craintes et méfiances identitaires.

Le Liban, havre de culture et berceau d’un humanisme méditerranéen basé sur les libertés, la douceur et la joie de vivre, s’est transformé en une arène où les citoyens sont exposés aux bêtes féroces de la cupidité des politiques et de la répression de l’occupation syrienne. Car il fut longtemps Interdit de protester sous peine d’être torturé dans les prisons des Syriens à Anjar, ville frontalière libanaise, ou pire, de disparaître au fin fond d’une geôle en Syrie. En Mars 2005, une révolution pacifique a bien sûr mis fin à cette occupation. Mais les mêmes figures sont restées au pouvoir.

Nabih Berri, chef du parlement, s’agrippe ainsi à son poste de chef du parlement depuis plus de deux décennies, de nouveaux visages de la corruption ayant émergé comme celui du gendre de l’actuel président de la République, Gebran Bassil, la personnalité la plus huée dans les manifestations.

Le ras le bol du Hezbollah et de l’influence Iranienne

Le Hezbollah, milice rattachée à l’Iran en pleine expansion dans les milieux chiites, a bénéficié d’une couverture chrétienne à son projet islamiste par le biais de son accord avec le CPL du Général Aoun. Il s’est alors immiscé dans les institutions de l’Etat. Ses tentacules sont partout : au parlement comme au gouvernement. Bénéficiant d’un large appui chiite, son unique crainte est celle de l’isolement populaire et institutionnel. Or, la grogne populaire a commencé dans les fiefs du Hezbollah.

A Nabatieh comme à Tyr et Baalbeck, les chiites remettent en question cette milice et son idéologie. Et la colère se répand comme une traînée de poudre dans toutes les régions du pays. Le refus de la corruption se couple d’un refus affirmé de la milice iranienne.

En tant qu’observateurs, il nous est impossible d’isoler ce phénomène populaire rassembleur de ce qui se passe en Irak. Les Irakiens, dans les villes chiites, défient les forces de sécurité, qui ont tué plusieurs manifestants, et critiquent l’implication de l’Iran dans les affaires du pays. De Nabatieh à Mossoul, des gouvernements ont été mis sur la sellette. Et derrière les spectacles populaires fascinants, un ras-le-bol contre l’hégémonisme iranien au Moyen-Orient. La défaite de cette influence irrédentiste et obscurantiste a commencé au Liban avec la chute du gouvernement à laquelle s’est opposé, sur des accents de menace, le Secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah. Les Libanais, aujourd’hui, surmontent miraculeusement dans une scène euphorique unique depuis la fin de la guerre civile, leurs appartenances régionales, confessionnelles et politiques, et défient les corrompus, les enturbannés et leurs alliés, dans un désir d’édifier une nation et de restituer l’Etat de droit qui a été touché en plein cœur en 1975

03/11/2019 - Toute reproduction interdite


Des manifestantes crient des slogans lors des manifestations anti-gouvernementales en cours à Beyrouth, Liban, le 3 novembre 2019.
Andres Martinez Casares/Reuters
De Maya Khadra

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