Anciennement Grand Reporter au quotidien Libération, Jean-Pierre Perrin analyse les résultats des récentes élections législatives au Liban

Même si elles ont suscité assez peu d’intérêt, dans le pays comme sur la scène internationale, les récentes élections législatives libanaises nous apprennent beaucoup sur les évolutions en cours dans cette partie du monde arabe. Un trait saillant avant tout : treize ans après la révolution du Cèdre qui avait mis fin à la férule syrienne sur le Liban, les partisans du régime syrien font leur retour au Parlement. Parmi eux, un nom rappelle de mauvais souvenirs : Jamil as-Sayyed, l’homme qui incarnait la répression à cette époque puisqu’il dirigeait la redoutable Sécurité générale libanaise, à mi-chemin des intérêts syriens et iraniens.

A ce titre, ce maître des opérations de basse-police fut chassé de ce poste en 2005, après la victoire des opposants anti-syriens, jeté en prison où il demeura quatre ans pour son implication présumée dans l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri et libéré par le Tribunal spécial sur le Liban faute d’« éléments de preuves suffisants». Il a été élu grâce aux voix du Hezbollah et à la faveur d’un nouveau code électoral prévoyant la proportionnelle appliquée à 15 circonscriptions.

L’élection de cette personnalité chiite ne fait pas que renforcer l’axe irano-syrien sur le pays du Cèdre. Elle est hautement symbolique : elle signe l’acte de décès de « l’intifada de l’indépendance » qui, après le meurtre de Hariri, le 14 février 2005, avait réuni une large partie de la population libanaise – sunnite, chrétienne, druze, les chiites faisant exception – pour jeter dehors non seulement l’armée syrienne mais aussi toute une bande de gangsters liés à Damas qui régnait sur le pays par la peur, le chantage, la corruption, le népotisme et le crime. « Le scrutin s’est déroulé dans un pays déséquilibré en faveur du Hezbollah. Il a donc prouvé que rien ne pourra entraver l’action de celui-ci, ni celle de Téhéran, pour les quatre prochaines années », s’est alarmée la journaliste Hanine Ghaddar, dans le quotidien francophone L’Orient Le Jour, en déplorant le fait qu’« au prochain Parlement, il n’y aura pas de “vraie” opposition. Même le peuple qui a créé le 14 Mars (la révolution anti-syrienne symbolisée par une manifestation de plus d’un million de personnes, le 14 mars 2005, ndlr) n’existe plus et cela est très dangereux ».

Ensemble, Hezbollah et le mouvement clientéliste Amal, lui aussi pro-syrien, ont raflé 26 des 27 sièges dévolus à la communauté chiite au sein de l'Assemblée (128 sièges – 64 chrétiens, 64 musulmans). Avec leurs alliés chrétiens du Courant patriotique libre (CPL), qui ont obtenu 21 députés, ceux du Marada (mouvement dans l’orbite de Damas - 6 députés) et du parti social national syrien (néo-fasciste, 3 députés), plus quelques députés druzes et arméniens, l’axe syro-iranien consolide son pouvoir parlementaire. Il est donc maître de la plupart des institutions après avoir réussi à mener son candidat (Michel Aoun) à la présidence de la République à la faveur des habituelles magouilles dont les politiciens libanais sont coutumiers.

Mais il y a encore davantage : si l’élection de Jamil as-Sayyed est à ce point troublante, c’est parce qu’elle est aussi une provocation du Hezbollah, non seulement envers ses adversaires mais aussi à l’égard de ses alliés. Elle n’a pas été la seule : dans les heures qui ont suivi les élections, des centaines de membres du Hezbollah ont fait une démonstration de force à mobylette dans certains quartiers de Beyrouth, en particulier ceux à dominante chrétienne. Une parade visant à adresser plusieurs messages. Le premier adressé à son allié, le président Michel Aoun, pour lui rappeler combien son avenir dépend du parti de Dieu. Le second à Saad Hariri, l’ancien Premier ministre chargé de former le nouveau gouvernement, pour lui montrer que sa position, déjà affaiblie par son piètre score électoral (une vingtaine de sièges), ne tient qu’à un fil. Le troisième destiné aux partis chrétiens, les Kataëb et surtout les Forces libanaises qui, sur des positions très souverainistes, ont fait de bons scores (17 sièges), pour les mettre en garde : ils ne pèseront pas grand-chose en cas de confrontation. Enfin, un message à tous les Libanais pour leur dire qu’à côté de la réalité électorale, il y a celle du terrain et que c’est le Hezbollah le seul acteur.

Ces élections auraient pu freiner la poussée de l’axe syro-iranien mais les partis hostiles à celui-ci sont restés nombrilistes et se sont montrés incapables de s’entendre pour faire un front commun. Elles devaient également consacrer l’irruption de la société civile et des candidats anti système face à une classe politique libanaise absolument désolante et totalement démonétarisée. Echec total : une seule élue à Beyrouth, mais parce que celle-ci, Paula Yacoubian, est une présentatrice vedette de télévision. Au-delà du Liban, ce scrutin donne des indications valables pour l’ensemble du monde arabe : montée des communautarismes, renforcement de l’antagonisme sunnite-chiite ou irano-saoudien, impossibilité des alliances face à un adversaire dominant et faible poids de la société civile.

31/05/2018 - Toute reproduction interdite.


Une femme partisane du Hezbollah vote lors des élections législatives à Tibnine, au Sud-Liban, le 6 mai 2018.
De Jean-Pierre Perrin