Analyses | 19 septembre 2018

Liban: Attentat contre Hariri, Les Tueurs étaient des extra-terrestres

De Jean-Pierre Perrin
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Le 14 février 2005, à 12h55, une voiture piégée explosait près du mythique hôtel St-Georges à Beyrouth. Elle tuait l’ancien Premier ministre Rafiq Hariri qui revenait du Parlement. Avec lui, périrent 21 autres personnes et l’on compta 226 blessés, beaucoup d’entre eux grièvement. L’attentat d’une violence monstrueuse était le fait d’un jeune kamikaze, dont on ignore l’identité. La charge était composée de 1852 kg de RDX, un explosif militaire surpuissant équivalent à 2 tonnes et demi de TNT.  Treize ans après l’attentat, le procureur du Tribunal Spécial pour le Liban (TSL), créé à la suite d’un accord entre le gouvernement libanais et les Nations Unies, vient de prononcer son réquisitoire depuis Leidschendam, au Pays-Bas, où siège le tribunal.  Le procès a commencé en juin 2014. Le verdict devrait être rendu d’ici cinq à six mois. Analyse de Jean-Pierre Perrin 

Pendant les cinq années de l’instruction, les cinq juges ont entendu 303 témoins et examiné plus de 3000 pièces. A lire le mémoire final du procureur, Norman Farrell, on est effaré devant la complexité et la sophistication de l’opération, la minutie et le savoir-faire dont les tueurs ont témoigné. Car l’attentat n’était pas facile à organiser. Hariri se savait menacé, l’envoyé spécial des Nations Unies, Roed Larsen et le président Jacques Chirac l’avaient supplié de quitter immédiatement le Liban et trois des véhicules composant son convoi disposaient de systèmes de brouillage perfectionné pour empêcher les attentats. Mais il ne se doutait pas combien le régime syrien était déterminé à le tuer depuis qu’il avait tourné le dos aux compromissions du passé. En lisant le mémoire du procureur, on apprend que ses déplacements étaient surveillés en permanence depuis quatre mois. Ensuite, pendant 58 jours, il a été sous surveillance rapprochée, laquelle a commencé après une visite rendue, en décembre 2014, à Sayyed Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah dans son fief de la banlieue de Beyrouth.

Pendant des années, l’enquête de la justice a piétiné. Jusqu’à ce qu’un génie en informatique, le jeune capitaine Wissam al-Hassan, des Forces de sécurité libanaises (l’équivalent de la gendarmerie), découvre que les équipes de pisteurs utilisaient des circuits étanches de téléphonie mobile qui a ont été parfaitement reconstitués par les enquêteurs. Au total six réseaux, soit 40 téléphones pour 18 utilisateurs. Pour traquer les faits et gestes des tueurs, chacun de ces réseaux est désigné dans le mémoire d’accusation par une couleur : rouge, vert, bleu, … Les enquêteurs ont ainsi pu suivre le déplacement des usagers pendant les semaines précédant la tuerie. Wissam al-Hassan allait payer au prix fort son courage et son talent : il a été assassiné en 2012.

Aujourd’hui, les noms de quatre membres du commando figurent dans l’acte d’accusation. Tous des militants du Hezbollah. Ils coulent des jours paisibles dans la banlieue de Beyrouth, aucun d’entre eux n’ayant répondu à la convocation du TSL - ils ont quand même des avocats pour les défendre. Le « cerveau » de l’opération, aussi, a été identifié : c’est l’ancien chef militaire du « parti de Dieu », Moustapha Badreddine, tué au combat en Syrie en 2016. De son côté, le régime syrien figure dans le dossier comme instigateur de l’attentat, un nom en particulier : Rostom Ghazalé, l’ancien « proconsul » syrien au Liban, décédé en 2015 après avoir été tabassé à mort pour avoir dénoncé l’emprise de l’Iran dans le conflit syrien.

Même s’il reste des zones d’ombre, les preuves contre les uns et les autres sont écrasantes. Certaines ont été fournies involontairement par Nasrallah en personne, qui avait affirmé que l’un des réseaux téléphoniques – le réseau « vert » -  était utilisé par ses agents pour « traquer les espions du Mossad au Liban ». En vérifiant, les enquêteurs sont tombés sur les données téléphoniques des …  membres du commando.

Les motifs de l’assassinat de Hariri ne sont pas un mystère. L’homme d’affaire voulait mettre fin à l’occupation du Liban par l’armée syrienne et s’était impliqué dans l’élaboration de la résolution 1559, votée en septembre 20014 par le Conseil de sécurité, qui appelle au respect de la souveraineté libanaise et au désarmement des milices, c’est-à-dire du Hezbollah. Bachar al-Assad en personne l’avait menacé de mort.

Comme l’a expliqué Nigel Povoas, un magistrat de l’accusation, l’attentat fut un « crime hideux dont la victime est le peuple », ayant pour but de « propager un message de terreur, de panique, ainsi que de la douleur ».  La guerre actuelle sunnites-chiites est la conséquence de cet assassinat, tant la victime était une personnalité respectée dans le monde arabe sunnite.

Pourtant, ce procès risque de laisser un goût amer à ceux qui rêvent de démocratie dans le monde arabe. Car la justice internationale ne poursuit ni les Etats ni les organisations politiques même si les enquêteurs sont remontés jusqu’en haut des chaînes de commandement. Donc, les quatre membres du commando seront condamnés par contumace mais comme s’ils étaient des extra-terrestres car, dans le jugement, ni le Hezbollah ni le régime syrien seront mentionnés. Ceux-ci pourront donc continuer leurs basses œuvres. Seraient-ils cités que cela ne changerait rien sur le fond. Le régime syrien demeurerait intouchable sous la protection de Moscou et Téhéran, et le Hezbollah conserverait son immense popularité, comme l’ont montré les dernières élections. Reste que la vérité est toujours plus libératrice que la confusion. Et peut-être que la peureuse Europe aurait été gênée de maintenir vis-à-vis du « parti de Dieu » cette distinction ahurissante entre branche militaire, accusée de terrorisme, et branche politique, caressée dans le sens du poil.

 

18/09/2018 - Toute reproduction interdite


La scène de la zone endommagée, le 15 février, où une énorme voiture piégée a fait exploser le cortège de voitures de l'ancien Premier ministre Rafic al-Hariri sur la façade maritime de Beyrouth.
De Jean-Pierre Perrin

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