International | 11 janvier 2020

L'expansion militaire de la Turquie en Libye

De Olivier Guitta
min

Olivier Guitta est le directeur général de GlobalStrat, une société de conseil en sécurité et en risques géopolitiques pour les entreprises et les gouvernements. Il nous livre son analyse sur les récentes décisions de déploiement militaire émanant de la Turquie sur le territoire Libyen

L'ex-Premier Ministre Libyen, Ali Zeidan disait en 2013 : « La communauté internationale ne peut pas tolérer un état au milieu de la Méditerranée qui soit source de terrorisme, violence et meurtres. ». Malheureusement, sept ans plus tard, la situation n'a fait qu'empirer et la Libye est devenue l’un des théâtres de violences où toutes les puissances du monde se font la guerre par procuration. Chaque nation défend le camp qu'elle a choisi de supporter mais l’implication plus directe d'un pays comme la Turquie ne fera qu'attiser le chaos et la violence.

Sans surprise, le 2 Janvier, le Parlement turc a voté une autorisation d 'un an pour envoyer des troupes en Libye afin de soutenir le Gouvernement d'Accord National (GAN) de Fayez al-Sarraj. Le Président Erdogan n'a pas vraiment attendu ce vote puisque depuis les dernières semaines, 300 mercenaires syriens sont déjà en train de combattre en Libye au côté du GAN. En outre, 1000 autres mercenaires syriens sont à l’entrainement dans des camps turcs avant d'être envoyés en Libye. La Turquie est déjà de facto le sous-traitant du GAN, menant des opérations militaires depuis Tripoli et Misrata. Aussi, Ankara avait déjà envoyé en 2019 des conseillers militaires, des armes et 20 drones, fournis directement par une société appartenant au gendre d'Erdogan. De son côté, Le GAN se targue ouvertement de recevoir du matériel militaire directement de Turquie. Ceci est d'autant plus ironique que le GAN - gouvernement mis en place et approuvé par les Nations Unies - est en violation ouverte des résolutions de l'ONU interdisant l'importation d'armes en Libye.

Quelles sont les raisons principales de cette implication massive de la Turquie en Libye ?
Il y a d’abord un aspect historique loin d'être négligeable et symbolique : Erdogan se voit comme le nouveau Calife et va tout faire pour restaurer l'empire ottoman. La Libye faisait partie de l'ancien empire ottoman, et fut même le dernier territoire perdu par les Turcs. Mustafa Kemal Atatürk y a combattu et fut blessé dans ce pays, ce qui représente un autre symbole.
Il y a par ailleurs un facteur « ethnique » : Misrata - où des groupes islamistes sont basés et font partie du GAN - est peuplée majoritairement d'ethnies turques. Le facteur idéologique est aussi important car Erdogan est un des plus fervents supporters de l’organisation des Frères Musulmans et veut aider le groupe islamiste à contrôler la Libye.
Le facteur énergétique est également primordial : souhaitant protéger son projet d'oléoduc TurkStream, Erdogan a signé un accord maritime avec le GAN qui crée une zone économique exclusive englobant quasiment la Crète et les iles de Rhodes. Il cherche surtout par tous les moyens à saboter le projet de gazoduc East Med, long de 2000 kilomètres, qui devrait acheminer le gaz découvert au large d'Israël et du Liban via Chypre et la Grèce puis vers le reste de l'Europe.
Le facteur économique est tout aussi vital. Il s'agit en effet de défendre les investissements réalisés sous Kadhafi. Les entreprises turques avaient investi près de 30 milliards de $ en Libye et ont passé un accord économique avec le GAN.
Les facteurs géopolitique et stratégique constituent la cerise sur le gâteau : Erdogan se positionne en Libye pour faire partie de la négociation à l'avenir et contrer ses ennemis mortels : l'Égypte, la Grèce, Israël, les Émirats Arabes Unis, l'Arabie Saoudite et dans une moindre mesure la France.

Que va faire la communauté internationale ?
L'Europe ne pourra pas vraiment se mettre en travers de la Turquie à cause du chantage des réfugiés. Erdogan a été averti de ne pas intervenir en Libye malgré sa bonne relation avec Donald Trump. Mais le président américain a d'autres chats à fouetter pour le moment.
Seule La Russie qui soutient l'Armée Nationale Libyenne (ANL) du Maréchal Haftar par l'envoi d'armes et de mercenaires du groupe Wagner- entre 500 et 1500 hommes sur place-, pourrait possiblement se frotter à Erdogan. Néanmoins, force est de constater que la Russie se couvre car elle n'est pas seulement derrière l'ANL. Elle a aussi une relation diplomatique avec le GAN et garde Seif al Islam, le fils de feu Kadhafi, sous la main. Toutefois, il est fort probable que nous arrivions à un Modus Vivendi entre les deux pays comme en Syrie.

Depuis le vote du parlement turc, L'Union Africaine, les Nations Unies et la France ont émis des avertissements sur les risques d'une intervention militaire de la Turquie en Libye. Malheureusement, un scenario similaire à la Syrie post-2016 n'est pas à exclure...

12/01/2020 - Toute reproduction interdite


Le Président turc Tayyip Erdogan intervient lors d'une conférence de presse à Ankara, Turquie le 13 janvier 2020
Umit Bektas/Reuters
De Olivier Guitta

À découvrir

ABONNEMENT

80 journalistes
indépendants
sur le terrain,
pour vous !

Découvrez nos offres à partir de

1€/mois

Je m’abonne

sans engagement

Newsletter FILD
Soutenez-nous

Parce que la presse indépendante est un pilier de la démocratie!

Abonnement 80 reporters engagés sur le terrain

Découvrez nos offres à partir de

1€/mois

Je m’abonne

sans engagement