Près d’un mois depuis le début de la guerre initiée par la Russie en Ukraine, tout un peuple tente de lutter contre l’envahisseur, par tous les moyens. Dont la députée ukrainienne Lesia Vasylenko, membre de la Rada – le Conseil suprême d'Ukraine –, qui revient sur les conditions de vie dans lesquelles son peuple est plongé depuis le début des combats, et l’importance de raconter leur quotidien pour ne pas les abandonner. Armée de son smartphone (mais aussi d’une kalachnikov !), la deputat Vasylenko organise la riposte sur internet.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

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Fild : Le monde entier a découvert les images du bombardement d’un hôpital pédiatrique à Marioupol. Quelle est votre réaction à cette attaque ?

Lesia Vasylenko : Je veux d’abord dire à tous ceux qui pensaient que cet hôpital avait été vidé de ses patients avant l’attaque de bien regarder les vidéos de ces femmes enceintes en train de fuir les bombardements, alors qu’elles allaient accoucher quelque temps plus tard. Ces documents vidéo auraient été très difficiles à obtenir durant la Seconde guerre mondiale, mais aujourd’hui, au XXIème siècle et à l’ère des smartphones, je n’ai qu’une chose à dire : regardez ces images. Ce n’est pas un film ! Ce ne sont pas des actrices, mais de vraies femmes et leurs bébés sous les missiles russes.

Fild : Le président Zelensky a dénoncé les promesses non-tenues des occidentaux. Quel appel lancez-vous à la communauté internationale ?

Lesia Vasylenko : Le message est simple : l’Ukraine a besoin de votre soutien. Sans celui-ci, mon pays sera le premier à tomber, tout comme les principes de base de la démocratie, des droits de l’Homme et de souveraineté des États sur lesquels ont été fondés l’Europe et le reste du monde démocratique. Si l’Ukraine tombe, la responsabilité incombera à ceux qui n’ont pas agi. La Russie, et Poutine en particulier, ne s’arrêtera pas tant que ses crimes ne seront pas punis. L’agression augmente de jour en jour contre le peuple ukrainien. Tous les leaders du monde le savent très bien, les simples déclarations orales « il ne faut pas bombarder des villes et des civils, tuer ces derniers, etc », ne marcheront pas. Il faut des actions concrètes. La charte des Nations unies invoque le droit à l’autodéfense, mais aussi à la « sécurité collective » des États. Il est grand temps que la communauté internationale évoque cette clause de sécurité collective et commence à agir en Ukraine. Notre pays apprécie grandement les aides envoyées par l’Occident – militaires et humanitaires – qui nous permettent de résister. Mais face à l’envahisseur, ce n’est pas assez, et chaque jour des innocents meurent. Il y a aujourd’hui plus de morts civiles que militaires en Ukraine, et les chiffres ne feront qu’augmenter. L’histoire ne doit pas se répéter : la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis ou l’Allemagne savent tous ce qu’il s’est passé en 1938 lorsqu’ils ont observé Hitler devenir de plus en plus puissant sans rien faire. Ensuite, il était trop tard pour l’arrêter. Il se produit exactement la même chose aujourd’hui, Poutine dit qu’il veut résoudre la question ukrainienne, alors que Hitler voulait résoudre la question juive !

« Poutine ne comprend que la force »

Fild : Souhaitez-vous voir l’Ukraine intégrer l’Union européenne et l’OTAN ?

Lesia Vasylenko : Évidemment ! Cela mettrait un point final au jeu de Poutine. L’Ukraine est seule face à son destin car aucun pays n’interviendra militairement sur son sol de façon directe. Poutine le sait, donc il nous cible avec tout ce qu’il a pour voir combien de temps le pays tiendra. Les combats ne se limitent pas à l’Est du pays ; récemment, des troupes venant du Bélarusse ont attaqué à l’Ouest, là où tous les civils qui fuient les combats se rendent.

Il est très dangereux, si ce n’est totalement absurde, de s’asseoir et observer l’histoire se répéter sous nos yeux. Les États-Unis disent ne pas vouloir la Troisième guerre mondiale, comme ils l’avaient fait pour la Première et la Seconde, et pourtant cela n’a pas empêché leurs enfants de devoir traverser l’Atlantique lorsque les rouages de la guerre les ont embarqués. Poutine ne comprend que la force. Alors, les seuls pays capables de l’arrêter sont les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, les pays de l’OTAN qui, ensemble, forment une armée bien plus importante que celle de la Russie.

Fild : Notez-vous une forme d’union politique nationale autour du Président Zelensky depuis le début de la guerre ?

Lesia Vasylenko : On voit bien, depuis le début de la guerre, que la nation ukrainienne est faite de superhéros ! On se bat sur terre, sur mer et dans les airs, en arrivant à repousser une armée d’un million d’hommes. Donc évidemment que l’union nationale autour du Président existe en Ukraine. Notre pays est plus uni que jamais ! Nous avons mis toutes nos différences de côté pour avoir une chance de survivre et nous arracher définitivement à l’influence des chaines russes qui bloquaient notre pays jusqu’à aujourd’hui. Et pour cela, la société civile ou les femmes et hommes politiques doivent rester unis pendant la guerre. Tous les partis n’ont qu’une voix aujourd’hui au Parlement, nous devons protéger les intérêts de l’Ukraine.

Fild : On vous a vu poser avec une Kalachnikov récemment, vous disant prête à combattre pour votre pays. Quelles sont vos missions de députée depuis le début des combats ?

Lesia Vasylenko : Depuis le début de la loi martiale, le Parlement est considéré comme étant tout le temps « en session ». C’est-à-dire que les parlementaires sont en alerte maximale, prêts à être mobilisés et à adopter les lois nécessaires au pays dans les plus courts délais. Nous nous sommes déjà réunis une fois depuis le début de la guerre pour voter plus d’une dizaine de lois et résolutions, par exemple la possibilité pour les civils de défendre le pays avec des armes, ou encore des mesures en soutien à nos forces armées régulières. L’Ukraine croit en la démocratie, et nous voulons que tous nos soldats et protecteurs défendent le pays en accord avec le droit international. Nous nous réunissons aussi par visioconférence et la coordination entre les pouvoirs législatifs et exécutifs est sans précédent.

« Mon téléphone est mon arme dans cette guerre »

Fild : On vous voit beaucoup communiquer sur les réseaux sociaux. La guerre peut-elle aussi se gagner sur internet ?

Lesia Vasylenko : Mon travail de parlementaire ne se limite pas à l’enceinte du Parlement, et encore moins aujourd’hui. En parlant à de nombreux médias internationaux comme je le fais avec vous, notre voix est portée au plus grand nombre un peu partout sur le globe. Et petit à petit, tous ces gens participent à « l’effort de guerre » qui permettra de sauver l’Ukraine. Beaucoup de citoyens européens, voire du monde entier, ont participé à des manifestations un peu partout et ont alerté leurs propres députés, sénateurs, etc... Cela amplifie le support que nous recevons et nous aide beaucoup. Mais cette guerre se joue évidemment aussi sur internet. L’utilisation des réseaux sociaux et des différents hashtags permettent aux ukrainiens disposant encore d’internet de montrer partout les exactions commises par la Russie, mais aussi de recevoir cet élan de solidarité. Mon téléphone est aujourd’hui mon arme dans cette guerre. Sur Twitter, je suis très présente pour être le relais de toutes ces personnes, et partager la réalité du terrain. Cela fait aujourd’hui partie de ma mission.

Fild : Vous avez récemment alerté sur l’enfer que traversent certaines mères ukrainiennes, souvent seules pour s’occuper de leur famille. Quel est leur quotidien ?

Lesia Vasylenko : Je suis moi-même mère de famille et je peux vous dire que c’est purement et simplement l’enfer. Vous êtes constamment inquiète de savoir si vos enfants vont avoir – ou non – de quoi se nourrir, boire, se réchauffer, etc. Comment ne pas être absolument dévasté par les images terribles d’enfants souffrants et torturés par les bruits des bombardements, voire physiquement blessés ou mortellement touchés par les missiles russes ? Voir des enfants déchirés, membre après membre par les horreurs de la guerre, gisant sur le sol et imaginer que cela pourrait être son enfant. Voilà le quotidien d’une mère en Ukraine. Être, aussi, réveillé en pleine nuit par les sirènes d’alarme de bombardements et devoir courir jusqu’aux abris, en tirant les enfants de leur sommeil. Je connais des mères qui ne sont pas sorties du métro depuis le début de la guerre car elles craignent pour leurs enfants. Si vous voulez voir ce qu’est la souffrance humaine, rendez-vous aux frontières de l’enfer, à l’Ouest du pays, là où les Ukrainiens tentent de fuir les combats. Vous y trouverez des mères attendant dans le froid de l’hiver, avec leurs enfants emmitouflés dans tout ce qu’elles ont pu trouver, pour franchir une frontière vers des pays où elles n’ont rien, et laissant derrière elles toute leur vie.

Fild : Les autorités militaires russes font souvent référence au bataillon Azov. Que répondez-vous à ces accusations de régiments « néonazis » ?

Lesia Vasylenko : Nous avons une armée régulière en Ukraine qui nous défend. En parallèle à l’armée, nous avons aussi les « défenseurs de l’Ukraine » qui sont : les forces de police ukrainienne, les gardes-frontières, la garde nationale, les unités de défense territoriales – majoritairement composées de civils, plus de 100.000 d’entre eux. Le bataillon Azov fait partie de la garde nationale, qui dépend du ministère de l’Intérieur ; ils ne sont pas néonazis ou quoi que ce soit d’autre. Le bataillon est connu sous ce nom, mais il ne s’agit ni plus ni moins que d’une unité de l’armée de défense ukrainienne, comme il y en a en France ou chacun des pays du monde ! Imaginez si l’on traitait la Légion étrangère française de néonazie, ça n’a aucun sens. Il s’agît de la même chose ici avec ce bataillon, ils font juste partie de notre structure militaire. Je n'oublie pas non plus les plus de 40 000 étrangers qui forment les les Bataillons internationaux de défense territoriale : ils sont venus combattre en Ukraine pour défendre le pays et se tenir main dans la main avec nos soldats, y compris d’anciens soldats de la Légion étrangère !

23/03/2022 - Toute reproduction interdite


Des personnes marchent près d'un immeuble d'appartements détruit pendant le conflit entre l'Ukraine et la Russie dans la ville portuaire assiégée de Mariupol, le 17 mars 2022.
© Alexander Ermochenko/Reuters
De Alixan Lavorel