L’Occident est confronté à de multiples crises : économique, sécuritaire, sanitaire, environnementale, identitaire et politique. La pandémie de la Covid-19, ses conséquences socio-économiques, les mesures sanitaires perçues comme liberticides et la défiance vis-à-vis des politiques et des médias ainsi que l’influence des réseaux, n’ont fait qu’aggraver la fracture qui se dessine entre les peuples et leurs élites. Il est temps de revenir au réel, et de faire face pour éviter le pire.

                                 La chronique politique de Roland Lombardi.

Avant la pandémie de la Covid-19 en mars 2020, toutes les sociétés modernes et particulièrement les sociétés occidentales étaient déjà traversées par une multitude de crises : identitaires, économiques, sociales et environnementales, rejet du politiquement correct et des élites, rejets de la mondialisation ...

Avec la fin des idéologies, des grandes aventures, des grandes épopées et des grands projets, c’est en fait un malaise général et existentiel qui touche le monde occidental depuis au moins une décennie. Ont ainsi émergé dans tous les pays occidentaux, des « territoires périphériques » (en référence à la « France périphérique » du géographe Christophe Guilluy) confrontés à la « mondialisation malheureuse ». Une fracture s’est donc créée entre une élite mondialiste déconnectée du réel et des peuples inquiets de leur avenir.

C’est ainsi que sont apparus les « populismes », terme péjoratif remis au goût du jour par les médias mainstream, qui tendent à discréditer les interprétations diverses des colères populaires dans une Europe et une Amérique en crise.

Aux États-Unis, ce fut le phénomène Trump. En Italie, Salvini. En Grande-Bretagne ce furent le Brexit et Boris Johnson. En France, c’est compliqué. On l’a vu avec le fiasco de Marine Le Pen en 2017 et la crise des Gilets jaunes en 2018-2019...

Depuis un an, avec des mesures sanitaires incohérentes, souvent contradictoires, erratiques et parfois liberticides, les frustrations, la déception, la rancœur et le désespoir s'enkystent de jour en jour dans les esprits et les cœurs. Face à une classe dirigeante discréditée, perçue comme hors-sol, et sans aucune alternative politique sérieuse pour incarner leurs attentes, nul ne peut prévoir quand explosera la colère qui couve.

La révolution numérique et son impact sur nos sociétés en crise

Pour l’instant, internet et les réseaux sociaux jouent le rôle de défouloir. Mais pour combien de temps ? Les riches patrons du cyberespace, alliés des élites mondialistes qui ont senti le danger, commencent à faire régner la censure sur Facebook et Twitter.

Même l’ancien président des États-Unis, Donald Trump, en a fait les frais en novembre dernier ! Quoi que l’on pense de l’ancien locataire de la Maison-Blanche, nous sommes en droit de nous interroger sur ce nouveau pouvoir qui s’érige en véritable Inquisition alors que les réseaux sociaux laissent encore libre cours à certains discours extrémistes, qu’ils soient communautaristes ou racialistes.

La révolution numérique du début des années 2000 est en fait comparable à celle de l’imprimerie.

En effet, avec l’imprimerie de Gutenberg au milieu du XVIe siècle, l’Église va perdre le monopole de la lecture et donc son pouvoir. La lecture va se populariser et se démocratiser. Cela débouchera sur les Lumières, mais aussi sur la Réforme et les guerres de Religion qui vont ravager l’Europe.

Avec l’imprimerie, c’est un premier vent de liberté qui souffle aussi sur le métier du journalisme qui en est alors à ses balbutiements. Les premiers pamphlets permettent une plus grande diffusion des critiques des pouvoirs ou des ordres établis.

Plus tard, avec la révolution technologique du cinéma, de la radio et de la télévision, les tenants de l’autorité monopolisent ces nouveaux supports de l’information dans la communication de masse. Lénine et Goebbels les utilisent à souhait pour servir leurs propagandes meurtrières !

Avec la révolution numérique du début des années 1990, nous assistons à un tournant. Vint Cerf et surtout Tim Berners-Lee et Robert Cailliau, les principaux inventeurs et développeurs du World Wide Web, peuvent être considérés comme les nouveaux Gutemberg. En démocratisant et en rendant accessible à toute la planète un système de communication de l’information ultra-rapide - au départ secret et réservé strictement aux militaires - ils ouvrent une boîte de Pandore ou au contraire, selon les avis, agissent de manière prométhéenne.

Car toute grande révolution technologique a sa part de lumière et d’ombre. Aujourd’hui, avec Internet, c’est l’ouverture au monde et les échanges à distance, l’accès instantané à la culture, à la connaissance... Mais c’est aussi le cyber-harcèlement, l’explosion des théories du complot, le cyber-terrorisme, les réseaux pédophiles, la diffusion des propagandes les plus extrêmes ...

Quoi qu’il en soit, le développement d’Internet et des réseaux sociaux bouleverse de fond en comble l’information avec le journalisme citoyen, les médias alternatifs et les lanceurs d’alerte…. L’utilisation de ces nouveaux moyens de communication vient compléter - en bien ou en mal - la panoplie des médias modernes.

Les diverses autorités étatiques ont pour l’instant de grandes difficultés à mettre de l’ordre voire à prendre l’initiative pour réguler ces nouveaux vecteurs de l’information.

En dépit des diverses tentatives de censure ou de contrôle, il n’y a plus de monopole, ni de filtre de l’information ou de la pensée.

Tout cela implique une remise en cause fondamentale de nos repères et pose de nombreuses questions sur l’autorité, le droit, la liberté, la démocratie...

Depuis l’expérience de Milgram dans les années 1960, nous savons que le degré d’obéissance d’un individu ou d’une société à une autorité dépend de la légitimité de celui-ci, mais aussi de sa mainmise sur l’information.

L’histoire des révolutions le prouve : lorsqu’une autorité n’est plus légitime, la cohésion du groupe ou d’une nation ne fonctionne plus et les choses peuvent alors mal tourner.

Il faut donc que nos élites – politiques et intellectuelles – en concertation avec les peuples, entament un ensemble de réflexions de fond sur les raisons de ces crises qui fracturent l’Occident. Car en analysant ce qui les produit et les accélère, en allant peut-être vers d’autres schémas sociétaux et éducatifs en phase avec nos valeurs et nos racines historiques, l’on peut espérer inverser la tendance qui nous conduit actuellement au chaos social.

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

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Des hommes consultent leurs téléphones portables un à Zenica, en Bosnie centrale, le 14 août 2013.
Dado Ruvic/Reuters
De Roland Lombardi