Premier pays exportateur de vin, la France reste une référence viticole mondiale, en termes de production comme pour la qualité de ses crus, symboles d'un art de vivre présent sur les cinq continents. Mais pour combien de temps ? Avec le réchauffement climatique, les vignes de l'Hexagone ne seront plus les mêmes dans quelques décennies. Hervé Quénol, directeur de recherche au CNRS et co-auteur du livre Quel vin pour demain ?  (éd. Dunod, septembre 2021) dévoile pour Fild les saveurs du millésime français des années 2050.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : En quoi le réchauffement climatique impacte-t-il la production du vin ?

Hervé Quénol : L'augmentation des températures va changer un peu les caractéristiques des vins. Ils auront des niveaux de degré alcoolique plus importants, en raison des taux en sucre plus élevés dans les baies. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose : si l’on observe les vins dans le Bordelais sur les 20 à 30 dernières années, ils n'ont jamais fait autant de bons millésimes. Parce qu’il y a justement des conditions météorologiques assez favorables.

En revanche, on constate des épisodes de tempête très importants, avec des écarts de températures qui perturbent la nature. Les grosses gelées de l’hiver dernier étaient liées au changement climatique. Souvent, on a du mal à faire comprendre que le réchauffement climatique accentue aussi les problèmes de gel et de grands froids. Toutefois, ce ne sont pas tant ces basses températures qui posent problème, car elles ont toujours existé. En revanche, à cause des températures relativement plus chaudes, la végétation reprend son activité plus tôt au printemps. Auparavant, une gelée le 4 avril était quelque chose de normal et ne provoquait aucun dégât parce que la vie de la végétation n'avait pas repris son cours. Aujourd'hui, la biodiversité a deux, voire trois semaines d'avance, donc dès les premiers coups de froid, c'est la mort assurée. Et c'est anormal.

Fild : Est-ce que cela peut provoquer la disparition de certains vins français ?

Hervé Quénol : C'est compliqué à prédire, mais de là à imaginer que certaines productions vont totalement disparaître, je ne le pense pas. Nous expliquons dans ce livre que le changement climatique a un impact énorme, mais que la viticulture ne va pas disparaître. Elle a encore les moyens de s'adapter, en tout cas à moyen terme. À long terme, personne ne peut le savoir. Mais une chose est sûre, nous pourrons toujours boire dans 20 ou 30 ans des Bourgogne, des Bordeaux... Ils seront toujours là, mais ils vont évoluer. Et comme le climat évolue avec une intensité plus inquiétante que ce que nous avions imaginé, l'évolution des vignobles peut également s'accélérer. La qualité et la quantité des vins français seront touchées par ce dérèglement climatique, car les deux sont liées. Cela étant, j'évite d'être dans le catastrophisme : ces changements n'arrivent pas de nulle part, ni du jour au lendemain. En plus de l'évolution des températures, il y a aussi un problème de sécheresse, qui est un phénomène important sur la partie méditerranéenne. En Espagne ou au Maghreb, les vins en souffrent déjà fortement à l’heure actuelle.

« Le vin français n’avait pas le même goût non plus il y a cinquante ans »

Fild : Les conséquences du réchauffement climatique seront donc observables sur tous les vignobles du monde ?

Hervé Quénol : Oui, c’est un phénomène observé partout dans le monde et qui a des conséquences sur toutes les régions viticoles classiques. On estime aujourd’hui qu'une augmentation moyenne de la température d'un degré fait remonter la « limite théorique de la vigne » – la zone dans laquelle la viticulture est considérée comme optimale - de 100 kilomètres vers le nord. Les effets de cette limite sont déjà observables aujourd’hui : on plante au Danemark, en Suède, etc... Et naturellement, cette remontée vers le nord fait reculer celle au sud. Même s'il y a toujours des exceptions, et si on trouve des vignobles dans des secteurs où il ne devrait pas y en avoir. Dans tous les cas, il faut rappeler que le vin a toujours évolué. On se base toujours sur ce qui se passe aujourd'hui, ce que nous connaissons, mais le vin français n’avait pas le même goût non plus il y a cinquante ans. Le problème et les questions qu'il faudra se poser avec le changement climatique, ce n'est pas de se dire "est-ce que les qualités du vin vont changer ?" mais plutôt "sera-t-il encore possible de faire tel ou tel produit dans les régions viticoles actuelles ?".

Fild : De nouvelles régions viticoles font elles leur apparition ?

Hervé Quénol : Le fait que le climat évolue permet l'avènement de nouvelles zones propices à la viticulture. Les plus septentrionales, qui manquaient un peu de soleil dans le passé, ont aujourd'hui les conditions requises pour la plantation de vignes. Et justement, on parle de ces nouvelles zones puisque la limite théorique remonte et l'accessibilité à la production augmente de fait. On travaille beaucoup sur les nouveaux vignobles en Bretagne, en Normandie ou dans les Hauts-de-France, où la viticulture se développe petit à petit. Au niveau européen, beaucoup de ceps sont plantés en Belgique et en Hollande, par exemple, ce qui n’était pas le cas jusqu’à présent. C'est une combinaison de facteurs qui permet de découvrir quand même de nouvelles zones, de nouveaux vins et de nouvelles saveurs, et nous n’en sommes qu'au début. Dire aujourd'hui si ces nouvelles zones fonctionneront bien et seront rentables dans 20 ou 30 ans, c'est compliqué. Il leur faudra en plus relever le défi de l'image et de la notoriété.

Fild : Quels changements les viticulteurs vont-ils devoir mettre en place pour préserver leurs vignes ?

Hervé Quénol : L'avantage de la viticulture, c'est en fait que le changement climatique a un impact sur la plante, sur sa croissance, mais a aussi sur le produit lui-même : le vin. Le viticulteur peut donc travailler sa plante, mais également son vin, afin de limiter les effets négatifs du dérèglement climatique. Et s’il veut continuer à vivre de l’exploitation de ses vignes, il devra s'adapter. Pour le dire autrement : le vin pourra conserver ses grandes qualités gustatives et son caractère si le vigneron parvient à modifier ses pratiques de production en fonction des contraintes. Il devra par exemple s'interroger l'évolution et l'adaptabilité des cépages : certains seront plus compliqués à faire pousser selon les régions, et il faudra peut-être les remplacer par d'autres. Le choix dépendra du vigneron, mais ce sont des questions auxquelles il faut réfléchir dès aujourd’hui, car quand on plante une vigne, c'est au minimum pour les trente prochaines années. Il est donc extrêmement important d'anticiper les changements.

12/11/2021 - Toute reproduction interdite


Quel vin pour demain ?
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