Le Rhône, le Danube, le Rhin, ou encore le Don sont quelques-uns des fleuves qui traversent l'Europe... et le temps. Et si leur cours était une façon de raconter notre Histoire ? C'est le pari de Bisame Corvin, pseudonyme commun des sœurs jumelles Anne G. et Claire Hunyadi, qui signent ainsi « Les Tributaires » (éd. Le Lys Bleu, 2022). Un roman historique au fil de l'eau qui fait étrangement écho à l’actualité récente.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

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Fild : L'histoire des personnages des "Tributaires" se déroule systématiquement autour de cours d'eau. Pourquoi ce point de départ ?

Bisame Corvin : L'eau, c'est la vie. Les fleuves sont les veines de la terre. Avec leurs affluents et leur bassin fluvial, telles les nervures d'une feuille ou les vaisseaux sanguins, ils irriguent les terres et abreuvent les hommes. C'est souvent le long d'un cours d'eau, ou à un point de confluence qu'une cité s'est bâtie. Peut-on penser à Paris sans immédiatement imaginer la Seine et l'Ile de la Cité ? Les fleuves ont été un formidable vecteur de développement et de communication entre les hommes. Ils symbolisent aussi la vie qui s'écoule et le temps qui passe. Paisibles ou redoutables selon la saison, ils sont comme l’histoire : ils charrient l’opulence ou deviennent rouge-sang pour peu qu’on leur attribue un statut de frontière.

Fild : Quelle inspiration avez-vous tiré des fleuves qui voyagent au fil de vos pages ?

Bisame Corvin : Tout au long de ces deux années d’écriture, nous avions pensé intituler ce récit "Roman-fleuves" avec un S : non pas une saga de vingt volumes comme les Rougon-Macquart de Zola, mais une saga européenne avec plusieurs fleuves. Comme ces histoires sont très disparates et se déroulent pour certaines quasiment simultanément, et d'autres une dizaine d'années plus tard, dans des pays très différents comme la France, la Russie, l’Algérie ou la Hongrie, il fallait trouver un thème commun pour lier et rendre « fluide » l’ensemble du roman. Ainsi, nous voguons au gré des histoires tantôt sur le Rhône, le Danube, le Rhin, ou le Don. Un adage dit qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, ainsi le « Fleuve du Temps » va traverser plus d’un demi-siècle et porter jusqu’à nous le fracas assourdissant de la guerre pour se jeter finalement dans les eaux paisibles d’une paix retrouvée, une mer de sérénité pourtant bien fragile à l’aune de l’actualité... Comme les affluents qui grossissent peu à peu les eaux, pour finir par confluer en seul cours, des liens vont se nouer. Il en va de même des idées. La confluence peut devenir turbulence.

Tout du long de ce périple, résonne aussi un petit clapotis à peine audible, celui d’une chanson que peu de gens ignorent … Ce sera un lien sous tendu entre les histoires qui prendra son sens seulement dans les toutes dernières lignes du roman.

Fild : Qui sont les personnages ?

Bisame Corvin : Nous côtoyons des gens ordinaires voués à un destin extraordinaire : nous voyons leur lumière et leur part d’ombre. Mais qui n’a pas connu des destins similaires dans son entourage ? Sans dévoiler le lien qui se noue entre les personnages, ils sont tous bien réels et ont véritablement vécu les épisodes racontés. Le lecteur rencontrera Bernard, un communiste arrêté pour avoir simplement distribué des tracts, jugé par un tribunal d’exception et fusillé par les nazis en tant qu’otage. Valentin, un jeune Alsacien dont la terre natale est annexée par l’Allemagne hitlérienne et qui, humiliation suprême, est enrôlé de force dans les Waffen SS pour combattre sur le front russe. Il sera détenu à Tambov, un camp de prisonniers dans l’enfer blanc soviétique qu’on n’appelait pas encore « Goulag ». Yann, un Pied-noir chassé de son Algérie natale, débarque à l’âge de dix-huit ans à Marseille : ayant survécu aux massacres du FLN, considéré comme « un sale colon », il se heurte aussi à l’hostilité des Français sensés l’accueillir au sein de sa patrie. István, un étudiant de Budapest ayant fui le stalinisme, va dénoncer « l’avenir radieux » proposé par les communistes sa vie durant. Georges, un mathématicien qui, après vingt ans de batailles juridiques, réussit à faire condamner pour crimes contre l’Humanité Paul Touvier, chef de la milice de Lyon. Et Ilona, fougueuse Hongroise de dix-sept ans, éprise de liberté et de progrès qui échappe in extremis à un guet-apens tendu par l’AVH, l’infâme police politique stalinienne, et réussit à émigrer en France…

Fild : Tous les faits sont réels ?

Bisame Corvin : Quelques éléments narratifs ont uniquement été rajoutés pour lier des évènements, ou simplement pour planter le décor. Par exemple, la course d'aviron à Bône-la-Coquette (aujourd'hui Annaba en Algérie) telle que décrite dans le roman est une invention des auteurs. En revanche, Yann le héros de ce chapitre pratiquait bien ce sport avant la Guerre d’Algérie. Certains patronymes ont également été changés. « Les Tributaires » est un roman historique en grande partie. Un peu comme un recueil de témoignages où les faits sont véridiques, vérifiables. L’interprétation des faits est cependant subjective, car les héros vivent dans leur chair les drames et les racontent selon leur propre vécu. Seul le dernier chapitre qui se déroule de nos jours est vraiment romancé, mais assez fidèle des discussions politiques actuelles, révélant une fracture certaine, voire violente dans notre société.

Fild : En ces temps compliqués, ce roman est-il une invitation au voyage ?

Bisame Corvin : Pas vraiment. Dijon, Bône-la-Coquette, Strasbourg, Lyon, Kharkov, Budapest sont les lieux où les lecteurs déambulent un peu malgré eux, emportés par les tourbillons et ressacs de l’Histoire. Mais c’est surtout une invitation au voyage dans le temps, car, comme le disait si bien Winston Churchill, un « peuple qui oublie son histoire, n’a pas d’avenir ». Ainsi, à bord de la Lorelei, une dispute va éclater dans le dernier chapitre qui se déroule en 2019. « Bridge sur le Rhin » met en scène de nouveaux personnages, confrontés à la situation politique actuelle. Certains prônent l’abstention, d’autres défendent avec véhémence le droit de vote. L’Europe est au cœur des débats, les uns la voient fédératrice et garante de la paix, les autres comme une vaste fumisterie de technocrates. Certains ne voient pas le danger de la montée des partis populistes, d’extrême-gauche ou d’extrême-droite, d’autres y adhèrent par conviction. Il y a aussi ceux qui la combattent et fustigent le repli identitaire qui côtoie la parole raciste libérée. Les débats sont vifs, le refus de l’étranger se mélange au sentiment d’insécurité quand d’autres s’opposent au mondialisme orchestré par les banquiers et les multinationales avides de profits au détriment de la planète. La discussion part à vau-l’eau ! Et il y a ceux qui se taisent… Les protagonistes s’accordent finalement, les liens se reforment à condition de mettre un nœud-coulant pour étrangler certaines certitudes.

Fild : Quel est l'objectif de ce roman et à qui s'adresse-t-il ?

Bisame Corvin : Dans ce roman, un Français est fusillé par les nazis parce que communiste, un autre parce qu’il est Juif. Un jeune Hongrois est torturé à Budapest parce qu’il veut fuir le paradis communiste. N’est-ce pas absurde ? Nous sommes aujourd’hui tous tributaires d’expériences différentes, du passé et de notre histoire. Nous devons faire des choix tout en respectant les expériences des autres. Lorsque nous écrivions ces lignes en 2019, nous voulions rappeler la fragilité d’une démocratie, proie facile de partis extrêmes. Orbán s’est emparé démocratiquement du pouvoir en Hongrie, et tout en louant le nationalisme de ses concitoyens, il a peu à peu muselé les partis d’opposition et la presse. Il gouverne en manipulant l’opinion, dont une grande partie est devenue ouvertement antisémite et anti-européenne. En France, force est de constater qu’au chevet d’une démocratie malade, où près de la moitié des citoyens ne se donnent plus la peine de s’exprimer librement dans les urnes, les partis extrêmes sont aux aguets et la possibilité d’une installation d’un régime autoritaire n’est pas exclue. Et qui pouvait imaginer, ne serait-ce qu’il y a une poignée de semaines, l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine ? Sous prétexte de repousser les « velléités d’expansion agressives » de l’OTAN, il entend « dénazifier » son voisin, alors qu’il soutient et finance les partis d’extrême droite européens ! Ce roman s’adresse à tous ceux qui savent que si « l’Histoire ne se répète pas, elle bégaie », comme le disait Karl Marx. Hier comme aujourd’hui, nous sommes tous tributaires du passé et engageons l’avenir des générations futures par nos choix. Car un fleuve n’est jamais que la somme de ses rivières.

17/03/2022 - Toute reproduction interdite

De Alixan Lavorel