Il est des œuvres qui, en plus d’être exceptionnelles en leur temps, connaissent des destins inattendus. Balloté au gré des siècles, le doigt du colosse de l’empereur Constantin le Grand vient de retrouver le 26 avril dernier à Rome la main dont il avait été arraché. Si son histoire conserve bien des zones d’ombre, il est possible aujourd’hui d’en retracer les grandes lignes.  

Par Stéphanie Cabanne.

C’est dans les réserves du musée du Louvre qu’Aurelia Azema, doctorante travaillant sur les techniques des bronzes antiques, identifie en 2018 le fragment de cuivre partiellement doré, long de 38 cm, jusqu’alors considéré comme un orteil. Des études menées au Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France confirment l’intuition de la chercheuse : il pourrait s’agir d’un morceau de la main de la statue colossale de l’empereur Constantin. Analyse après analyse, tout concorde : la main conservée au musée du Capitole à Rome et le doigt du Louvre ont été coulés dans le même alliage, leurs parois présentent la même épaisseur de 4,5 mm, les mêmes types de soudures ont été opérées et les mêmes clous en fer dissimulés par des plaquettes rectangulaires. Afin d’en avoir le cœur net, une impression en 3D du fragment parisien est mise en place sur la main romaine. Malgré l’absence de tout document, il est à présent certain que ces pièces proviennent de la même statue.

C’est au IVe siècle que Constantin, 34ème empereur de Rome, fait réaliser plusieurs de ses effigies en marbre et en bronze. Les fragments parvenus jusqu’à nous témoignent de leur démesure : il s’agissait de colosses atteignant des hauteurs de 10 mètres, figurant le souverain à cheval ou debout. Une version de marbre, originellement placée dans la basilique Ste-Maxence de Rome, a pu servir de modèle à la version en métal. De l’une comme de l’autre, il ne reste aujourd’hui que quelques pièces : pour le bronze la tête, la main gauche privée du majeur et de deux phalanges de l’index, et le globe qui s’y trouvait.

On ignore dans quel endroit de la ville était placé le colosse et à quel moment il fut détruit. On peut supposer que sa destruction au cours du Haut Moyen Âge avait pour but de récupérer le métal. En revanche, si quelques éléments ont été conservés, c’est peut-être parce que Constantin a été le premier empereur romain à se convertir au christianisme.

Les récits de Lactance - précepteur de son fils - et de l’évêque Eusèbe de Césarée rapportent que le général Constantin a eu la vision d’une croix dans le ciel alors qu’il est à la tête de son armée. C’est sous une bannière arborant le monogramme du Christ dont les lettres lui sont apparues en rêve qu’il remporte la victoire du pont Milvius contre Maxence, le 28 octobre 312. Tandis que Maxence se noie dans le Tibre, emporté par le poids de son armure, Constantin jure de ne plus vénérer qu’un seul Dieu, celui des Chrétiens. À son retour à Rome, il leur fait restituer les biens confisqués lors des persécutions et par l’édit de Milan, il accorde la liberté religieuse à tous les membres de l’empire romain. À Byzance il donne son nom, Constantinople, et il transfère la capitale impériale.

Les pérégrinations des fragments

Que reste-t-il, à Rome, des vestiges de ce passé glorieux à l’issue des invasions barbares ? Après de nombreuses destructions, la ville éternelle reprend lentement son souffle au cours du Moyen Âge. Les pèlerins affluent de toute l’Europe. Impressionnés par les vestiges du passé, ils se plaisent à les décrire, dans des petits ouvrages rassemblés sous l’appellation de Merveilles de Rome. Dans deux d’entre eux, notamment celui du Magister Gregorius - probablement un clerc anglais en mission auprès de la cour pontificale -, sont mentionnés les restes épars du colosse de Constantin : la tête et la main gauche tenant le globe trônent au sommet de deux colonnes en marbre, devant la basilique du Latran.

Selon Claudio Presicce, surintendant et directeur des musées de Rome, le doigt aurait été détaché de la main au XVIème siècle, lorsque le globe fut placé au sommet de la première borne de la célèbre via Appia.

Et tandis que les bronzes du Latran sont offerts par le pape Sixte IV à la ville de Rome en 1471, l’index de la main gauche lui, sombre dans l’oubli. Il ne réapparaît que 400 ans plus tard, dans la collection du marquis Campana (1809-1861). Ce collectionneur effréné, passionné d’antiquités, rassemble des milliers d’œuvres exceptionnelles jusqu’à ce que son rêve d’une « Italie retrouvée » prenne fin misérablement. Une enquête révèle qu’il a détourné près d’un million d’écus du Mont-de-Piété dont il est le directeur. Jugé et condamné, sa prestigieuse collection est achetée pour partie par le tsar Alexandre II et par Napoléon III. Le souverain français acquiert 10 000 œuvres qui constituent aujourd’hui une partie des fleurons du Louvre et des musées de province. Le fragment de doigt, lui, gît dans les réserves du plus grand musée français.

À l’issue de ce curieux destin et grâce à un partenariat entre la France et l’Italie, il vient de retrouver la main à laquelle il appartenait, celle du premier romain chrétien. Une belle façon de célébrer les 550 ans des musées du Capitole qui l’abritent désormais.

06/05/2021 - Toute reproduction interdite


La main reconstituée du colosse en bronze de Constantin.
© Zeno Colantoni/Museo Capitolini
De Stéphanie Cabanne