Roland Lombardi est géopolitologue et docteur en histoire contemporaine. Il publie « Les Trente Honteuses » (VA éditions), un livre exceptionnel qui revient notamment sur la perte d’influence de la France au Maghreb et au Moyen-Orient.

                                                   Propos recueillis par Emmanuel Razavi

GGN: Pourquoi ce titre, Les Trente Honteuses ?

Roland Lombardi : C’est un clin d’œil cynique aux « Trente glorieuses », expression créée par l’économiste Jean Fourastié qui définit la période de forte croissance et de prospérité qui touche la plupart des pays développés, de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au premier choc pétrolier de 1973. Dans mon livre, je situe les « Trente honteuses » à partir de la fin de la guerre d’Algérie (1962) jusqu’à la fin de la guerre du Liban (1990). C’est durant cette période, - c’est la thèse de cet ouvrage - que la perte de l’influence française a commencé et que la France, ou plutôt ses dirigeants successifs, ont entrepris inexorablement sa sortie des affaires méditerranéennes et moyen-orientales par des choix diplomatiques et des fautes politiques majeures, marqués par une multitude de trahisons, de reniements et d’humiliations que nous payons encore aujourd’hui.

GGN : En quoi la France a-t-elle changé durant les trente années dont vous parlez ?

Roland Lombardi : Tout commence donc avec la fin de la guerre d’Algérie. Si l’indépendance accordée à l’Algérie est aujourd’hui généralement admise en France comme une décision magnanime de la part du général de Gaulle, pour une grande partie de l’opinion arabe et de ses dirigeants, elle ne fut qu’une preuve du déclin et de la faiblesse de la France. Justement, à propos de la « guerre d’Algérie » (1954-1962) que les Algériens appellent guerre d’indépendance ou révolution algérienne, il faut rappeler que le gouvernement français de l’époque avait envoyé son armée dans un territoire juridiquement français depuis plusieurs décennies. Elle y combattait un mouvement indépendantiste, le FLN. Au passage, il faut rappeler que si ce dernier a finalement gagné l’indépendance, il le doit moins à une victoire militaire qu’à une victoire politique due au seul désir de de Gaulle de se débarrasser de ce « boulet », lui qui ne concevait pas qu’un Algérien soit français ! Comme je l’explique dans mon ouvrage, du côté français, dès la fin de la guerre d’Algérie, et ce pour des raisons bassement commerciales - déjà ! - et en vue d’une nouvelle « politique arabe » plus qu’hasardeuse, Paris ne cherchera absolument pas à faire respecter les engagements pris lors des accords d’Evian. Le gouvernement français de l’époque (comme ceux qui suivront d’ailleurs), fermera les yeux sur la plupart des différentes initiatives unilatérales des Algériens qui les videront totalement de leur contenu et qui infligeront une série d’humiliations à la France. A partir de 1962, les dirigeants arabes et particulièrement algériens continuent donc à exiger des gages de repentance de notre part. Alors, même si De Gaulle et ses successeurs ne sont jamais allés jusqu’à une reconnaissance officielle de la culpabilité de la France dans la guerre d’Algérie, il n’en reste pas moins que cette politique honteuse d’auto-flagellations permanentes et de concessions humiliantes a véritablement débuté à partir de 1962.

Puis, ce fut le triste épisode du lâche abandon par le pouvoir gaulliste des Harkis, ces combattants algériens qui avaient choisi la France dans sa lutte contre le FLN. C’est peu évoqué par les observateurs mais ce drame n’est pas apprécié à sa juste valeur dans le déclin de notre crédibilité dans la région. Pour exemple, lorsque vous discutez avec des Tunisiens, des Marocains, des Libanais et même des Algériens, on vous loue souvent la personnalité du général de Gaulle. Car ils sont polis. Mais si les conversations se prolongent, vous serez surpris, comme je l’ai été à plusieurs reprises, d’entendre cette phrase : « De Gaulle était un grand homme... mais ce n’est pas beau ce qu’il a fait à vos harkis » ! Tout le cœur des Trente honteuses est là !

Par ailleurs, à la fin du conflit algérien, les Français, civils ou militaires ayant vécu en Afrique du Nord ou au Levant, qui avaient une réelle expérience du monde arabe, ont été écarté par le pouvoir gaulliste car la plupart d’entre eux avaient été opposés à la politique algérienne de De Gaulle. Au contraire, les hommes qui entoureront et conseilleront dorénavant le général De Gaulle n’entendaient strictement rien au monde arabe. Comme le général Catroux, Louis Terrenoire et surtout Couve de Murville. Ce dernier d’ailleurs, ancien du régime de Vichy (il ne rejoint De Gaulle qu’en 1943 !), était un anti-israélien notoire et sera le véritable architecte de la nouvelle politique (pro)arabe gaullienne.

Trop souvent considérée comme un dogme intouchable, cette politique pro-arabe n’aura pour seuls objectifs inavoués que de conquérir de nouveaux marchés dans le monde arabo-musulman. Ainsi, pour faire plaisir à nos clients arabes, l’abandon de nos alliés israéliens et plus tard, des chrétiens du Liban, historiquement liés à la France, n’aura, au final, pour seul résultat que de nous discréditer progressivement dans la région. J’aime à rappeler cette citation de 1986 de Michel Rocard à propos de la politique française durant la guerre du Liban : « Dans le monde arabe, c’est la parole qui engage l’honneur ; on y est respecté en fonction du respect de ses amitiés. L’autorité de la présence et de la parole française au Proche-Orient passait par les relations préférentielles que nous avions avec les Maronites du Liban. Quand devant un Arabe on laisse tomber ses propres amis, fussent-ils des ennemis de l’Arabe en question, on se déconsidère. Notre pays a perdu un peu de son droit de parler au Proche-Orient ».

GGN : Vous avez choisi comme couverture une photo de l’ayatollah Khomeiny descendant de l’avion d’Air France lors de son retour à Téhéran ? Que symbolise pour vous cette image ?

Roland Lombardi : Cette image représente à mes yeux toute la naïveté, l’aveuglement, l’inconséquence grave et finalement, le ridicule de la diplomatie française au Moyen-Orient. D’abord, n’oublions pas qu’à l’époque, Khomeiny était considéré comme le nouveau Che Guevara pour certains penseurs de l’Intelligentsia de gauche française et nos « spécialistes » de la région ! Ainsi, intoxiqué par cette absurdité idéologique et par suivisme de la politique américaine, Giscard et son gouvernement accueilleront le leader religieux iranien en exil, en France, à Neauphle-le-Château. Puis, lors du déclenchement de la révolution, le président français « lâchera » (encore !) son allié le Chah et, comble du pathétisme, affrétera un avion d’Air France pour ramener en triomphateur l’ayatollah Khomeiny en Iran ! Très vite nous allons en payer le prix puisque dans les années 1980, les milices libanaises pro-iraniennes tueront 58 soldats français à Beyrouth, dans l’attentat du Drakkar, et lanceront une série d’enlèvement de nos ressortissants au Liban. Puis, ce sera la vague d’attentats commandités par l’Iran en France en 1986...

GGN : Quelle a été la place du conflit israélo-palestinien dans la perte d’influence de la France au Moyen-Orient ?

Roland Lombardi : Une place plus importante qu’on ne le croit. Jusqu’en 1960, avant les Etats-Unis, la France était le principal allié et le premier fournisseur d’armes de l’Etat hébreu. Avec l’arrivée de de Gaulle au pouvoir cela va radicalement changer. En effet, ce dernier et Couve de Murville pensaient sincèrement que l’Etat juif n’était pas viable. La guerre des Six Jours en 1967 et la victoire fulgurante des Israéliens sur les armées arabes, viendront confirmer pitoyablement l’erreur de leur analyse. Malgré tout, afin de lancer leur nouvelle politique arabe et assurer ainsi notre approvisionnement en pétrole, Couve et De Gaulle se devaient donc de sacrifier l’alliance avec Israël. A partir de 1967, la ligne du Quai sera relativement hostile à l’égard de l’Etat hébreu, même si les liens ne sont pas totalement rompus...

Puis, comme le rappelle Alain Chouet dans la préface de mon livre : "La seconde erreur est de croire que la « cause palestinienne » est le centre de gravité émotionnel et politique du monde arabe et que toute sollicitude à son égard vaudra l’admiration et le respect de tous. C’est là encore le contraire qui se produit le plus souvent, en coulisse bien sûr, tant la plupart des pays arabes ont eu à souffrir du « racket » politique et souvent financier des dirigeants des organisations palestiniennes . J’en veux pour preuve la réaction en privé d’un attaché militaire d’un pays de la Péninsule à Beyrouth confronté à l’évacuation organisée par la France des militants de l’OLP piégés dans la capitale libanaise en 1982 : « Pour une fois que les Juifs et les mécréants (il parlait du pouvoir alaouite syrien) allaient nous débarrasser de cette lèpre sans que nous ayons à nous salir les mains, il a fallu que vous veniez y mettre votre grand nez »…. La troisième erreur est de considérer qu’on ne peut tisser des liens avec le monde arabe qu’en affichant distance, rejet et condamnation à l’égard d’Israël. C’est là une perversion de la pensée gaullienne démentie au quotidien par les succès politiques et commerciaux qu’enregistrent la plupart de nos partenaires occidentaux, États-Unis, Allemagne, Italie, Royaume-Uni, Pays-Bas dont les pays arabes s’accommodent fort bien de leurs liens privilégiés avec l’État hébreu".

Au final, en voulant faire plaisir à tout le monde, nous avons déçu tout le monde ! Pour les Arabes, la France est pro-israélienne et pour les Israéliens, les Français sont pro-arabes !

GGN : Comment jugez-vous la politique moyen-orientale de la France aujourd’hui ?

Roland Lombardi : Clairement, c’est une politique de gribouille. Une politique à courte vue et de tâtonnements. Nos dirigeants semblent toujours naviguer à l’aveugle. Et puis, il nous faut de l’argent et faire du commerce, ce qui nous paralyse et nous pousse à faire des erreurs comme en Libye ou en Syrie pour faire encore plaisir à nos clients qataris ou saoudiens.

D’aucuns accusent les deux derniers septennats de Nicolas Sarkozy puis de François Hollande d’être à l’origine de l’affadissement du rayonnement français. Toutefois, si les deux derniers présidents français ont certes leurs parts de responsabilité dans l’état actuel de notre diplomatie au Moyen-Orient, à leur décharge, le mal est beaucoup plus ancien. En effet, le déclin de l’influence française au Moyen-Orient et dans le monde arabo-musulman a commencé durant les Trente honteuses. J’aurais même pu intituler cet ouvrage les Soixante honteuses, si mes travaux ne s’achevaient pas en 1990 !

(…). Quant à nos éminents chercheurs, orientalistes ou islamologues, pour la plupart issus de la gauche tiers-mondiste la plus idéologique, ils imposent leur doxa et leurs erreurs d'analyses depuis des décennies. Car ils ne voient dans le monde arabe qu’un bloc monolithique, l’islam politique comme une nouvelle Internationale des opprimés et tous les Arabes comme les nouveaux damnés de la Terre qu’il faut « exciter » et aider à se dresser contre le méchant homme blanc occidental, le colon israélien ou les affreux militaires, tous des dictateurs en puissance ! Ce sont ces mêmes « experts » qui, en 2011, s’enthousiasmèrent naïvement pour les « printemps arabes » qui allaient, à coup sûr à leurs yeux, balayer les dictatures et instaurer la démocratie partout dans le monde arabe. D’autres annonçaient, toutes les semaines, « la chute imminente » d’Assad ou encore « un nouvel Afghanistan » pour la Russie dès son implication directe dans la guerre syrienne à partir de l’automne 2015... Quand on ajoute à cela les politiques à courte vue du Quai d’Orsay et le rôle de nos diplomates confiné à celui de vulgaires VRP des grands groupes industriels, nous avons toute la vacuité de notre diplomatie, la mise hors-jeu actuelle de la France et son incompréhension de tous les grands enjeux géostratégiques du Moyen-Orient et de la Méditerranée.

GGN : En quoi la France doit-elle repenser sa place en matière de politique internationale ?

C’est d’une révolution copernicienne de notre diplomatie, de nos perceptions de la région tout autant que de nos mentalités que la France a besoin pour de nouveau être prise au sérieux et écoutée. En relations internationales, tout n’est pas qu’une question de parts de marché à conquérir, ou pire, d’idéologie. C’est souvent, surtout, une question de psychologie. Nous devons faire passer la politique avant le commerce !

La Méditerranée est notre frontière la plus importante. D’autant que nous devons faire face à d’immenses défis comme le terrorisme, l’islam politique, la démographie explosive du Sud, et enfin, la crise des migrants qui est, au-delà d’une crise humanitaire, la plus grave crise géopolitique que l’Europe est en train de connaître.

Sun Tzu a écrit : « On n’entreprend jamais une action qui ne répond pas aux intérêts du pays ».

Ainsi, alors que politique interne et géopolitique s’imbriquent et se confondent désormais, il faut que nos dirigeants prennent rapidement conscience que l’angélisme, le sentimentalisme idéologique et les demi-mesures au sujet du terrorisme ou des réfugiés sont suicidaires. Ce que nous considérons comme de la tolérance, de la solidarité ou de la charité universelle est, au contraire, le plus souvent perçu comme de la faiblesse. Et en projetant une image de faiblesse, nous récoltons et récolterons encore de la violence.

GGN : Trump a récemment annoncé son plan de paix pour la Palestine. Quel est au fond son objectif ? Pourquoi n’entend-on pas davantage Emmanuel Macron sur ce sujet ?

Roland Lombardi : En 1978, la France avait beaucoup critiqué l’accord de paix israélo-égyptien. On a vu le résultat ! Ce fut encore une erreur d’appréciation et aujourd’hui, 40 ans plus tard, la coopération entre Israël et l’Egypte est sans commune mesure.

Avec son « deal du siècle », Trump veut entrer dans l’histoire. Toutefois, comme je le répète souvent le « Trump bashing » ne fera jamais une bonne analyse. Son plan est sérieux et réalisable. Et pour l’instant, le président américain est le seul à pouvoir imposer des concessions aux Israéliens. Mahmoud Abbas, plus isolé que jamais, sera obligé de revenir à la table des négociations s’il veut réellement la paix et la création d’un Etat palestinien.

Quant à Emmanuel Macron, fort heureusement, le président français fait preuve de prudence. Et il a raison. De toute manière, comme je l’ai expliqué plus haut, quoi qu’il dise, cela n’aura malheureusement aucune incidence dans la suite des évènements...

05/02/2020 - Toute reproduction interdite


Des manifestants crient des slogans lors d'une manifestation de Harkis
Mousse / Reuters
De Emmanuel Razavi