Depuis leur accession au pouvoir, les talibans cherchent une reconnaissance internationale en tentant de montrer patte blanche. Une stratégie qui tente d'occulter leurs liens avec Al-Qaïda, leur idéologie rigoriste, et la menace terroriste qu'ils représentent. Analyse de l'historien franco-afghan Azim Naim, grand spécialiste du Moyen-Orient et collaborateur de Fild.

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Quelle est l’idéologie des talibans ?

Azim Naim : La matrice idéologique des talibans reste toujours la même, à savoir un islam conservateur et rigoriste. Ils s’inspirent de l’école de Deoband, une ville en Inde, dont le courant – le deobandi - s’est développé au XIXème siècle, pour combattre la présence anglaise. L’idéologie talibane est donc influencée par cette pensée, mais aussi par le wahhabisme. C’est un islam complètement rigoriste qui n’est pas du tout adapté à notre temps.


Fild : Comment expliquez-vous que certains affirment que les talibans ne sont pas des terroristes ?

Azim Naim : Je ne comprends vraiment pas cette façon de poser le problème. À l’instant où je vous parle, j’apprends qu’il y a eu un attentat terroriste revendiqué par Daesh (jeudi soir, ndlr) aux alentours de l’aéroport de Kaboul, où de nombreux jeunes afghans souhaitaient partir. Il y a des dizaines de morts et de nombreux blessés. Alors que les talibans disaient au monde entier qu’ils allaient assurer la sécurité du pays et de l’aéroport pour permettre la circulation de ceux qui voulaient s’y rendre, ils en sont incapables. Ça en dit long pour la suite. Ceux qui pensent que l’Europe sera protégée se trompent lourdement, ils mettent des œillères sur des réalités qui arriveront demain. La menace talibane, comme celle d’Al-Qaïda ou de Daesh, est un danger immédiat et mortel pour l’Afghanistan, mais je pense que l’Europe et les Américains auront à subir les conséquences de ce qui s’y passe aujourd’hui, dans les mois et années à venir.

Fild : Quels liens entretiennent les talibans avec Al-Qaïda ?

Azim Naim : Les liens entre les talibans et Al-Qaïda sont avérés depuis plus de 20 ans. Ils se sont amoindris durant la présence des États-Unis en Afghanistan puisque les Américains traquaient Ben Laden et ses acolytes. Ceux qui veulent montrer les talibans comme un mouvement politique national issu de l’Afghanistan se trompent, car c’est un mouvement qui a été pensé par les services secrets pakistanais. Aujourd’hui le mouvement reste très divisé entre trois têtes principales, et l’une d’entre-elles, qui est le réseau haqqani, est la pièce maîtresse des services secrets pakistanais. Ce réseau en particulier entretient des liens très privilégiés avec Al-Qaïda et d’autres mouvances islamiques.

Fild : Quel est le rôle des services secrets pakistanais ?

Azim Naim : Les véritables acteurs de cette guerre, et ceux qui l’ont gagnée, ce sont les services secrets pakistanais. Manipuler les talibans, ça a été la doctrine militaire pakistanaise depuis toujours. Ces services secrets ont essayé d’avoir un gouvernement vassal en Afghanistan de manière à pouvoir lutter contre l’Inde dans le cas d’une guerre éventuelle. Ce sont des enjeux géostratégiques en cours depuis plus de 40 ans. L’armée afghane a été défaite, il n’y a plus de gouvernement, les talibans n’arrivent plus du tout à assurer ne serait-ce que la sécurité des gens de Kaboul. Toutes les armes données à l’armée afghane sont aujourd’hui en train d’être vendues en pièces détachées sur les marchés pakistanais. Au sein même de la mouvance talibane, vous avez Daesh et d’autres courants qui vont certainement s’ancrer dans un pays où il n’y aura ni État, ni autorité, ni gouvernement. Il y aura seulement une justice selon la charia et leurs préceptes islamiques. Ce n’est pas avec cela qu’on peut gouverner un pays de 35 millions d’habitants.


Fild : Pensez-vous que les démocraties occidentales se laisseront convaincre par les discours d'apaisement des talibans ?

Azim Naim : Les Américains sont surtout pressés de faire partir leur armée et leur personnel, et de laisser les talibans gérer l’Afghanistan comme ils l’entendent. Personnellement, je reste très sceptique quant à cette vision des choses. Je ne suis pas certain que même un gouvernement inclusif, comme le prétendent les talibans, soit en mesure d’apporter des solutions aux problèmes colossaux qui se posent dans la société afghane. Pour moi, ce n’est que de la rhétorique. Attendons de voir comment les choses vont se passer. Mais la matrice idéologique des talibans n’a pas changé, je ne vois pas en quoi ils arriveront à respecter les droits des femmes, des minorités. Je crois que la société afghane sera livrée à des jours bien sombres.

26/08/2021 - Toute reproduction interdite


Une foule de personnes attend à l'extérieur de l'aéroport de Kaboul, en Afghanistan, le 25 août 2021.
DAVID_MARTINON/ Twitter via Reuters
De Fild Fildmedia