Olivier Weber, écrivain et grand reporter, a vécu parmi les talibans. Il raconte son expérience dans Le faucon afghan (Ed. Robert Laffont, 2001). Pour Fild, il dévoile le nouveau visage des militants islamistes au pouvoir à Kaboul depuis le 15 août dernier. 

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Beaucoup pensent que les talibans d’aujourd’hui sont différents de ceux des années 90. Quel est leur visage en 2021 ?

Olivier Weber : Ils n’ont pas du tout changé au niveau du dogme. Le cœur politique est le même, mais ils se sont professionnalisés militairement et diplomatiquement. Leur communication a évolué grâce aux conseillers militaires, voire des services secrets.
Les talibans ont été d’ailleurs surpris eux-mêmes par la rapidité de leur accession au pouvoir, mais il y avait une vraie volonté d’intervenir avant le 31 août, pour pouvoir dire au monde qu’ils avaient chassé les soldats américains. C’était symbolique. Ils veulent établir un régime très radical, avec une vision extrêmement rigoriste de l’islam et de la charia. Sur les 38 millions d'Afghans, 20 millions sont des femmes, et c’en est fini pour elles. L’immense majorité ne sera pas éduquée, ne pourra pas travailler, n’aura plus aucun droit… Mais ils ont tout intérêt à faire de l’inclusif, car s’ils donnent quelques postes de ministres à des non-talibans, cela voudra dire au monde : « Nous sommes modérés, nous sommes capables de composer avec des partisans de la paix, etc ».

Fild : Pensez-vous que le chef de la résistance, Ahmad Massoud * parviendra à rallier des soutiens et à faire face aux talibans ?


Olivier Weber : Il a beaucoup de partisans parmi les Tadjiks et les militaires de l’Armée Nationale Afghane (ANA) qui se sont réfugiés dans la province du Panshir. Cet endroit va redevenir le bastion de la résistance qui sera de deux types : l’une militaire, celle de Massoud, et l’autre civile, avec des ONG, des femmes…
Cela va toutefois être compliqué pour Massoud, puisque les talibans l’ont privé de la base de repli de Badakhshan, à la frontière nord-est entre l’Afghanistan et le Tadjikistan. Cette base permettait de passer le fleuve Amou-Daria pour se ravitailler en nourriture, en armes et en hommes. D’un point de vue militaire, c’est très intelligent de la part des talibans, conseillés par les stratèges étrangers, notamment ceux du Pakistan. Si Massoud n’a pas de soutien, il n’est pas impossible qu’il subisse des avanies.


Fild : Quelles sont les raisons de l’échec des forces occidentales en Afghanistan, et quelles leçons sont à en tirer ?

Olivier Weber : Je crois que l’Occident n’a pas tiré la leçon de ses échecs. Je pense que l’intervention de 2001 en Afghanistan était tout à fait nécessaire, contre Al-Qaïda et Ben Laden. Mais l’Occident n’a pas voulu voir l’effet boomerang de 2003. Cette année-là marque le début de la guerre en Irak, qui a déstabilisé toute la région, et une sorte « d’irakisation » du conflit afghan, avec l’arrivée de djihadistes internationalistes.

L’État américain a dépensé presque 2000 milliards de dollars en Afghanistan en 20 ans. Il aurait dû intervenir puis se retirer et équiper l’armée afghane, sans vouloir imposer un modèle de démocratie occidentale. Depuis deux siècles, toute armée d’intervention restant au-delà du court terme est considérée comme une armée d’occupation et coloniale. Cette logique de désir démocratique des Afghans couplée à cette volonté de système tribal aurait dû être mieux comprise.
L’Afghanistan est vraiment le « tombeau des empires » (expression qui fait référence à l'échec des Britanniques et des Soviétiques dans leurs tentatives successives de conquérir le pays, ndlr). Les Américains ne l’ont pas compris, et cela a été leur plus longue guerre, avec beaucoup d’effets collatéraux. Tous les civils dont les familles ou proches ont été touchés se sont ralliés aux talibans.

« Le pays va redevenir un sanctuaire du terrorisme »

Fild : Pensez-vous que l’Afghanistan va servir de nouveau de base arrière au terrorisme comme cela a été le cas par le passé avec Al-Qaïda ? Le phénomène va-t-il se cantonner à l’Afghanistan ?

Olivier Weber : Le pays va redevenir un sanctuaire du terrorisme, mais il faut nuancer. S’ils ont une vision féodale et barbare de la société, cette dernière reste nationale et nationaliste, ils n’ont pas envie d’exporter leur émirat. Quand j’ai vécu parmi les talibans, je discutais beaucoup avec eux, et particulièrement avec le mollah Hassan, le numéro 2 du régime. Quand je leur demandais ce qu’était leur concept de la politique, ils répondaient : « La pureté, être le régime le plus pur au monde »
Le pays représente un symbole, comme avec la chute de Mossoul en Irak en 2014, où le pseudo-califat de Daesh avait été créé. Quelques années plus tard, l’ancien fief de l’État islamique est resté une sorte de « mirage romantique » pour de jeunes musulmans, pas forcément radicaux, où il était possible de créer un pseudo-État. Les talibans, pour leur part, se définissent comme un émirat qui devient donc une base symbolique et une base arrière. Cela va engendrer et nourrir beaucoup de connexions, pas forcément physiques, via le Pakistan, avec des groupuscules fondamentalistes qui vont développer le terrorisme international et se servir à nouveau de l’Afghanistan comme d’un sanctuaire, même si les talibans déclarent les contrôler et même s’ils ne veulent pas exporter leur régime.

Fild : Quelles conséquences sont à prévoir pour le Moyen-Orient ?


Olivier Weber : Tout le Moyen-Orient va se trouver bouleversé. L’Afghanistan est une zone stratégique et un pays riche. Il n’y a pas de pétrole mais il y a des métaux rares comme le nickel, le lithium, le cuivre. Les Chinois veulent avoir accès à ces terres rares, où ils exploitent déjà le cuivre. On va observer un retour de ceux qu’on appelait les « pays émergents » comme la Russie et la Chine, et des puissances régionales comme l’Iran et la Turquie. Tous sont ravis que les États-Unis ne soient plus présents en Afghanistan. Une fois les Occidentaux boutés hors du pays, ces quatre États vont se partager l’Afghanistan. Si d’un côté les talibans ne sont pas dupes, de l’autre ils obtiennent une certaine reconnaissance internationale, notamment de la part de deux membres du Conseil de sécurité de l'ONU, à savoir la Chine et la Russie.


* Fils du commandant Massoud, ancienne figure de la lutte contre les talibans et Al-Qaïda en Afghanistan, assassiné par l’organisation de Ben Laden en 2001.

25/08/2021 - Toute reproduction interdite


Des talibans sont vus dans le district de Ghanikhel de la province de Nangarhar, en Afghanistan, le 16 juin 2018.
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De Fild Fildmedia