Ex-chef du service de renseignement de sécurité à la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) Alain Chouet analyse les sept étapes qui conduisent un pays jusqu'à l'islamisme radical. D'où le titre de son livre, « Sept pas vers l’enfer » (Flammarion 2022), où il décrit la réalité du danger islamiste en France, et du terrorisme qui en découle comme nouveau « mode d'expression des conflits », loin d’être « un accident de l’histoire ». Mais la France et l'Occident sont-ils suffisamment armés face à cette guerre silencieuse ?

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : Pourquoi focaliser votre livre sur les quarante dernières années ?

Alain Chouet : Je me focalise sur ce que je connais et ce que j'ai eu à traiter dans ma carrière professionnelle, c’est-à-dire le terrorisme en France et à l’international, dont les premières émanations contemporaines commencent dans les années 1970. Nous avons eu en France trois grandes vagues de terrorisme avant celle que nous connaissons actuellement : la première est apparue dans les années 1970 avec les Brigades rouges et le terrorisme palestinien. Ces mouvements masquaient des manœuvres de diversion dans la confrontation Est-Ouest, et étaient largement influencés par les services de l'Union soviétique et les pays satellites.

Ensuite, dans les années 80, on a eu le début du terrorisme d'État, de l'Iran à la Syrie, qui avaient fait du terrorisme « bien contrôlé » une arme ordinaire de leur politique internationale, jusqu'à ce qu'ils y renoncent après en avoir tiré à peu près tous les bénéfices.

Enfin, dans les années 1990, on a vu apparaitre le terrorisme franco-algérien, qui est extrêmement spécifique, et lié aux vicissitudes de la vie publique en Algérie et à ses rapports avec la France. Et puis, pendant que l’on s'occupait de cela, on a vu émerger une quatrième vague de terrorisme qui est celle des mouvements salafistes djihadistes actuels.

Fild : Le monde politique a-t-il su gérer ces crises successives ?

Alain Chouet : Cela fait 40 ans que le phénomène terroriste est traité de façon un peu étrange par les pouvoirs politiques, pas seulement en France, mais partout dans le monde : nos gouvernants n'y comprennent rien. Dès qu'une vague de terrorisme se termine, on ne s'en occupe plus et l’on passe à autre chose. Alors que l'on doit bien concevoir - surtout depuis 1990, dans un monde unipolaire qui est totalement dominé par la puissance militaire et technologique des États-Unis, de l'OTAN et de leurs alliés - que la seule façon de contester cette domination, ce sont les stratégies du « faible au fort », dont le terrorisme est l'élément essentiel. Le terrorisme n'est pas un accident de l'histoire, il devenu un mode ordinaire d'expression des conflits.

Fild : Dans quel état se trouve la cohésion de la société française aujourd’hui ?

Alain Chouet : Il n'y a qu'à reprendre le livre de Jérome Fourquet, « L'Archipel français », montrant que notre pays est divisé en communautés diverses, revendicatrices, crispées sur leurs droits spécifiques. On ne parle plus uniquement des musulmans ou des Maghrébins, mais aussi des femmes, des homosexuels ou des agriculteurs. La France se segmente, dans la tradition américaine et l'esprit « woke », c'est-à-dire que chaque minorité - ou qui s'estime comme telle – se considère à part et avec des droits spécifiques que la majorité doit leur reconnaître. Tout cela va à l’inverse de l'universalisme français, de la laïcité, de la non-distinction de la communauté nationale en communautés spécifiques. Toutes ces erreurs de jugement et d'application de nos gouvernants ont fait l'affaire des pouvoirs politiques salafistes, des Frères musulmans, les wahhabites d'Arabie saoudite ou même d'Erdogan et ses islamo-nationalistes. À partir du moment où l’on distingue une communauté musulmane en la désignant comme une victime, c'est le début de tous les abus. L'idéologie victimaire est la première façon de faire reconnaître le droit à une minorité. Les islamistes ont évidemment joué là-dessus. L'objectif des Frères musulmans n'est pas d'islamiser la planète entière. Ne prenons pas nos adversaires pour des imbéciles. Ce qu'ils veulent, c'est dissuader les musulmans de France de toutes dérives vers les pensées démocratiques ou des Lumières, ou encore l'esprit critique, afin de mieux les dominer.

« On ne se donne pas les armes pour lutter efficacement contre l’islamisme politique »

Fild : Avons-nous minimisé l’impact de l’islamisme politique en France ?

Alain Chouet : Bien sûr ! C'est un danger immense pour notre société. On ne veut pas voir son impact parce qu’il pose trop de questions et aurait des conséquences politiques. Nous vivons sous l'empire d'une bien-pensance généralisée depuis presque un demi-siècle, interdisant de discuter de ces choses-là, « c'est trop vilain ». C'est une espèce de culture de distanciation par rapport à ce sujet qui fait que l’homme blanc porte ce fardeau sans pouvoir en parler. On ne veut pas aborder le problème. Attention : ne vous méprenez pas ! Vous ne trouverez pas dans mon livre de mentions « zemmouriennes ». Ce n'est pas du tout mon truc, je ne fais pas de politique. Je pense simplement qu’on ne se donne pas les armes pour lutter efficacement contre l’islamisme politique. Malheureusement, il est par exemple interdit en France de faire des statistiques « ethniques », ce qui est ridicule, parce que cela permettrait de mesurer efficacement les choses. On peut compter les forgerons ou les intermittents du spectacle, mais pas les appartenances aux religions ! On commence à avoir un réel problème au niveau de la cohésion nationale dans notre pays.

Fild : La récente loi contre le séparatisme est-elle une arme précieuse en ce sens ?

Alain Chouet : Non, car elle ne pose pas les bons problèmes. On va taper sur trois mosquées et deux imams - de façon tout à fait justifiée - mais on ne s’attaque pas au fond du problème. Tout cela, ce ne sont que des conséquences du salafisme. Les causes de ces problèmes sont l'influence en France des Frères musulmans, de l'Arabie saoudite et du Qatar. Toutefois, il est vrai qu’on ne peut pas aller faire des gâteries aux Saoudiens et aux Qataris, qui sont à l'origine du séparatisme salafiste dans notre pays, et en même temps dire que ce n’est pas bien. Quand tous nos responsables politiques se précipitent chez le roi d'Arabie, son héritier, ou chez l'émir du Qatar, comment voulez-vous expliquer à des jeunes un peu déboussolés de nos banlieues que ces gens-là ne sont pas fréquentables ? Tous les choix d'engagements dans le monde qui ont été faits depuis les années 70 par la diplomatie et par l'armée française ont été en faveur des initiatives islamiques. Jusqu'à récemment, avec les printemps arabes, tous pilotés par des islamistes et que l’on a applaudi à deux mains et à deux pieds.

Fild : Quel impact espérez-vous avoir avec ce livre ?

Alain Chouet : L'objectif de mon livre est d'abord d'expliquer les choses. Presque la moitié de cet ouvrage permet de comprendre ce qu'est le salafisme et d'analyser si l'islam est compatible avec la démocratie ; ce qui me parait évident : j'ai suffisamment vécu dans des pays musulmans pour savoir que la culture musulmane est tout à fait compatible avec la démocratie. Mon livre est composé de rappels historiques utiles : d'où vient le salafisme ? Comment il s'est implanté petit à petit dans nos sociétés ? ... Je donne des clés de compréhension et d'explication. Le seul message que je porte, parce que je l'ai vécu dans ma chair, c'est qu'il faut que nos pouvoirs politiques arrêtent de considérer que le terrorisme est en fait une « divine surprise » dont on ignore l'origine et l'objectif. Il faut prendre conscience que ce sera maintenant l'expression ordinaire des rapports entre communautés et États. Le dernier qui a essayé de défier les puissances occidentales avec des moyens conventionnels était Saddam Hussein. Tout le monde sait comment il a fini, ici comme dans le monde arabe et musulman. Les islamistes ne vont pas reproduire ses erreurs.

04/02/2022 - Toute reproduction interdite


"Sept pas vers l'enfer" par Alain Chouet
© Flammarion
De Alixan Lavorel