Qu'il s'agisse du réchauffement climatique, des séismes, de l'éclipse lunaire ou de toute autre survenance planétaire, les théologiens s'extasient, textes sacrés à l'appui, pour accréditer l'expression d'une malédiction divine qui serait à l'origine du Covid19, n'échappant pas à un déterminisme métaphysique moyenâgeux. 

                                                                                   L'analyse de Youssef Chiheb

Depuis la propagation de la pandémie en Asie, en Europe et aux Etats Unis, l’ensemble de la communauté médicale, celle des experts en épidémiologie, en économie et la sphère des décideurs politiques tentent de trouver des solutions et des stratégies globales pour protéger les populations. Chacun, dans le cadre de ses compétences et chaque État, en fonction de ses moyens et de sa doctrine en matière de santé publique, impose à ses populations des protocoles de confinement comme étant une mesure salutaire pour enrayer la propagation du Covid 19. Dans ce contexte inédit, la religion est à son tour impactée dans l’exercice des rituels collectifs. Les plus fervents religieux se sont indignés et ont tenté de récupérer et d’interpréter cette pandémie comme une malédiction divine ou comme un signe précurseur de la fin du monde. Si la séparation des pouvoirs temporels et religieux a permis aux autorités et aux gouvernements des Etats laïcs de « confiner » la religion et les rassemblements religieux au nom du principe de précaution, il n’en est pas de même pour les Etats encore plombés par leur incapacité à procéder à la dichotomie entre la religion et la gouvernance civile d’une telle catastrophe sanitaire.

En Israël, les orthodoxes sont les plus touchés par le virus du covid 19, et ce, malgré la performance des infrastructures sanitaires, le couvre feu, et la généralisation de la technologie du tracking (traçage numérique). Sévèrement touchés par la pandémie, les juifs orthodoxes sont les plus réfractaires aux mesures de confinement et à l’interdiction des interactions physiques ou sociales. Ils interprètent cette pandémie comme une épreuve divine, voire une malédiction qui s’abat sur le peuple élu.

Pour ce qui est des chrétiens, en France, les autorités sanitaires ont analysé et localisé la première zone cluster dans l’Est du pays et plus particulièrement dans la ville de Mulhouse où s’est organisé le plus grand rassemblement des protestants (plus de 2000 fidèles). En quelques semaines, la pandémie s’est propagée massivement, faisant de l’Est de l’Hexagone l’épicentre du covid 19 en France. Les hôpitaux ont été saturés, des dizaines de malades, en soins intensifs, ont été réorientés vers d’autres régions françaises, vers le Luxembourg, l’Allemagne et vers l’Autriche pour soulager les hôpitaux saturés de la région, et un hôpital de campagne y a été déployé d’urgence par l’armée.

Une église a célébré clandestinement une messe à la veille des fêtes de Pâque dans le cinquième arrondissement à Paris malgré les mesures drastiques du confinement. A Rome, le Pape Saint- François a célébré le rituel « Urbi et Orbi » (ville et monde) lors de la fête Pascale dans une atmosphère étrange et triste, alors que d’habitude, la place Saint Pierre est noire de monde lors de cette célébration majeure et ce temps fort propre à la chrétienneté. Partout en Europe, les cloches n’ont pas sonné le glas et les cérémonies des funérailles ont été réduites à quatre personnes pour accompagner le défunt au cimetière. Plusieurs cérémonies de mariages ou de baptêmes ont été annulées ou différées jusqu’à une date ultérieure. Toutes ces restrictions, ses privations et cette réduction au silence du culte chrétien n’a pas suscité des polémiques ou des indignations notables en dépit du caractère traumatisant et des frustrations des chrétiens pratiquants et ceux des milieux les plus intégristes pour ce qui est de la France en particulier.

Pour ce qui est des pays arabo-musulmans, ce fut un autre son de cloche. La propagation de la pandémie et les mesures du confinement couplées à l’état d’urgence sanitaire ont été mal perçues et considérées comme une offense aux fidèles, voire comme un blasphème commis par les gouvernants. Les réseaux sociaux foisonnent et les prédateurs religieux radicaux ont saisi la balle au bond pour galvaniser les fidèles incrédules et implicitement appelés à la désobéissance civile au motif que l’interdiction des prières collectives dans les mosquées et l’annulation des prêches du vendredi sont des innovations (bidaâ) allant contre les préceptes de l’islam.

Chaque prédicateur influent s’est saisi des diverses applications des réseaux sociaux pour expliquer son interprétation du pourquoi et du comment de la propagande du covid 19. Nous avons retenu les postures et les positions les plus marquantes, et celles qui ont le plus grand nombre d’audiences dans les milieux populaires islamistes à travers les pays du monde arabe.

  • Une forte indignation scénarisée avec, en arrière plan, des images subliminales et des textes coraniques ou prophétiques au sujet de la fermeture de la Kaaba aux pèlerins saoudiens ou étrangers. Lesdits prédicateurs ont accepté le principe du confinement et la fermeture des frontières avec plus au moins de résignation. Cependant, ils s’indignent violemment contre les autorités saoudiennes qui ont la charge de la gestion des deux lieux saints de l’Islam en les accusant d’apostasie.

Ils rappellent que depuis l’époque du prophète jusqu’à nos jours, jamais la Kaaba n’a été soumise à une mesure d’interdiction d’accès aux musulmans y compris à l’époque de la grande discorde (Al Fitna). Ils s’interrogent sur l’interdiction du petit pèlerinage (Omra) et du Hajj et ils s’interrogent sur quelle ordonnance théologique (Fatwa) se sont basées les autorités pour prescrire une telle « innovation » pour décréter une telle « infamie ».

  • Plus récemment, le grand cheikh Assoudaïsse, imam d’al Haram Charif, a investi la tombe du prophète tenant à la main un appareil de décontamination qui projette des produits chimiques sur le sanctuaire du Messager d’Allah, entouré des forces de la police et des caméramans qui filment la scène surréaliste. Les prédicateurs radicaux qualifient cet imam d’apostat, décrètent son excommunication et traitent la famille des Al Saoud de tous les noms d’oiseaux.

  • Dans les pays du Maghreb, les autorités religieuses semblaient marcher sur des œufs quant à la décision de fermer ou non les mosquées et à l’interdiction ou pas du prêche de vendredi. Durant les premiers jours précédant le confinement, d’interminables réunions des Oulémas se sont enchaînées pour parvenir à un texte qui fait office de Fatwa traitant cette question hautement sensible. Un moment de flottement a été enregistré entre option d’aménagement, du maintien ou de fermeture des lieux de cultes ou des Moussems. Au Maroc, les choses se sont globalement bien déroulées de par le statut de Commandeur des Croyants de Sa Majesté. Une exception dans le monde arabe qui a rendu la décision du confinement plus acceptable, car venant du sommet de l’Etat, contrairement à l’Algérie où le peuple avait interprété la fermeture des mosquées, et donc des rassemblements, comme une manœuvre du régime pour torpiller le Hirak qui perdure en dépit de l’élection d’un nouveau Président.

  • En Algérie, un imam radical a été incarcéré, le premier avril, pour avoir remis en cause l’existence de la pandémie. Ledit imam dans la ville de Tébessa a posté une Fatwa qualifiant « d’apostats tous algériens, in fine, tous musulmans renonçant à l’observation du jeûne et des prières des Tarawih lors du mois sacré qui se profile dans trois semaines ». De son côté, Djelloul Hadjimi, Président de la Coordination nationale des Imams Algériens s’est exprimé sur la polémique, dont l’ancien ministre de la santé de Bouteflika est à l’origine en déclarant au journal francophone, Soir d’Algérie en date du 11 Avril, « il est encore prématuré de prendre une décision concernant le maintien ou l’annulation de Ramadan » !

  • Le Président du Centre International de la Fatwa en Egypte, sous l’autorité de l’université Al Azhar, s’est invité dans le débat houleux au sujet de l’hypothèse de l’annulation ou pas du jeûne lors du mois sacré de Ramadan et la pratique des prières collective des Tarawih en affirmant : « Il n’est pas permis à un musulman en bonne santé de rompre son jeûne pendant le mois de Ramadan, à moins que les médecins, notamment ceux qui sont dans la crainte d’Allah, prouvent scientifiquement que le jeûne rendra vulnérables les musulmans face au Coronavirus, ce qui n’est pas encore prouvé ni scientifiquement ni théologiquement par les nos prédicateurs sunnites ».

  • D’autres réfractaires à ces mesures ont détourné la loi en lançant la nuit « Allah Akbar » des fenêtres à Tanger. D’autres ont appelé à des attroupements improvisés scandant les invocations rituelles en période de crises majeures « Ya Latif ou Ya Latif ». Des invocations en principe ritualisées lors de sécheresse ou historiquement lors du décret berbère promulgué par le protectorat en 1934 au Maroc. Des images insolites faisaient état de prières collectives sur les toits et terrasses des immeubles dans certains quartiers déshérités.

  • Au plus haut sommet de la caste des prédicateurs salafistes, le débat fait rage sur un récit du prophète sur la manière dont il faut se prémunir de la peste, alors qu’il s’agit du covid 19. Ils rappellent au passage, à défaut d’un énième complot contre les musulmans, que la pandémie du covid 19 n’est qu’une malédiction divine qui a châtié les mécréants, les égarés, et pour ce qui des musulmans, un appel divin à la rédemption et au retour inéluctable aux sources de l’Islam. Chaque mouvance islamiste voyait une aubaine dans cette pandémie pour sa résurgence.

  • La médecine mohammadienne, largement diffusée dans les milieux populaires et pauvres, a fait son retour en force prescrivant de curieux mélanges d’herbes naturelles avec des invocations spécifiques et selon des posologies pouvant provoquer un désastre sanitaire et augmenter la létalité chez les patients souffrant de maladies chroniques. Certains sont allés jusqu’à proscrire, au sens religieux, la Chloroquine et diaboliser le docteur français Raoult, au motif que ce dernier a fait des éloges à l’encontre du Maroc qui a stocké ce précieux médicament efficace et peu couteux.

  • Une autre polémique, a récemment a pris de l’ampleur en Europe, déclenchée par les musulmans qui exigent tant des autorités des pays d’accueil que de celles de leurs pays d’origine, la création de cimetières dédiés aux seuls musulmans, et de prendre en charge les musulmans décédés à l’hôpital pour respecter le rituel du lavage des défunts selon les préceptes de l’Islam. D’autres réclament le rapatriement de cercueils dans leur pays d’origine, alors que les frontières aériennes sont fermées de part et d’autre. D’autres, plus radicaux, font courir une rumeur de l’hypothèse de la crémation des corps des musulmans ou de leur entement dans des fosses communes, suite à la saturation du hangar frigorifié du marché de Rungis, dédié à l’entreposage des dépouilles des personnes victimes de la pandémie du covid 19 ou pas.

Alors que la propagation de la pandémie du covid 19 a provoqué beaucoup de dégâts et des victimes par dizaine de milliers, que des pans d’économies sont détruits et que des chocs de paradigmes idéologiques ont lieu, les religieux persistent et signent dans leur obscurantisme.

Pour certains, leur discours a démontré son incapacité à évoluer et à interpréter les tenants et aboutissants scientifiques de la pandémie en dehors du discours théologique, en dehors du recours systématique à la métaphysique comme grille de lecture de ce qui bouleverse l’humanité entière.

Le Docteur Youssef Chiheb est Professeur à l'Université Paris Sorbonne - Géostratégie et Développement International - il est Directeur de Recherche au CF2R et Analyste politique pour France 24.

16/06/2020 - Toute reproduction interdite


Les croyants prient Taraweeh à la Kaaba dans la Grande Mosquée le premier jour du mois sacré du Ramadan lors de l'apparition de la maladie du coronavirus à La Mecque, en Arabie Saoudite, le 24 avril 2020.
Yasser Bakhsh/Reuters
De GlobalGeoNews GGN