International | 2 mai 2021

Les raisons de la « réconciliation » des pôles sunnites

De Roland Lombardi
6 min

Depuis janvier et l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, nous assistons à une forme de pause dans la guerre froide que se livrent depuis ces dernières années l’entente Égypte-Arabie saoudite-Émirats arabes unis (EAU) et l’axe Turquie-Qatar-Iran. Mieux, des deux côtés, les initiatives de « réconciliation » se multiplient… Quelles sont les raisons profondes et les conséquences de ce rebondissement géopolitique ?

L’édito de Roland Lombardi.

Depuis les printemps arabes, les deux pôles sunnites, Ankara-Doha d’un côté et Le Caire-Riyad-Abou Dhabi de l’autre, se livrent une guerre froide et féroce pour le leadership du monde arabo-musulman.

Or, la pandémie de la Covid-19 qui a surgit en mars 2020 va bouleverser l’économie mondiale et chambouler les agendas géopolitiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. La principale conséquence de cette crise sanitaire est l’effondrement des prix du baril de pétrole à cause de la mise à l’arrêt de l’économie mondiale. Tous les pays de la zone MENA ont été impactés. L’Iran très isolé, s’est rapproché de l’axe Doha-Ankara. Le Qatar est lui-même très en retard dans sa transition énergétique de l’après-pétrole, à la différence des EAU qui ont mieux résisté à la crise du fait de leur précoce diversification économique. Abou Dhabi gère encore des fonds souverains impressionnants de 1000 milliards de dollars.

Si l’on ajoute à cela la politique réaliste de Trump de pressions maximales face à l’Iran et son rôle décisif dans les « accords d’Abraham » (entre Israël, les EAU, le Bahreïn, le Soudan et le Maroc), nous comprenons mieux pourquoi la Turquie, le Qatar et l’Iran sont dans une situation critique sur le plan diplomatique et surtout économique.

Pas étonnant que ces derniers ont accueilli la victoire du démocrate Joe Biden avec un certain soulagement et qu’à l’inverse, Sissi, Mohammed ben Salman et Mohammed ben Zayed ont été - à juste titre - beaucoup plus perplexes.

Biden a -t - il une orientation différente de Trump dans la région ?

Depuis son investiture, le nouveau président démocrate paraît n’avoir pour objectif que de déconstruire la politique de son prédécesseur dans la région.

Avec un Congrès dominé par les Démocrates et surtout des idéologues comptant parmi ses conseillers et les membres de son administration, Joe Biden est soumis aux pressions et aux exigences de respect des droits de l’Homme. Ceci a eu pour effet de tendre les relations avec un certain nombre d’alliés de Washington. Israël est inquiet car la nouvelle administration est décidée à réintégrer l’Iran dans le JCPOA. L’État Hébreu se voit par ailleurs critiqué pour sa répression dans les territoires palestiniens définis de nouveau comme « occupés ». La gouvernance autoritaire de Sissi est dénoncée, tout comme MBS face au rapport de la CIA l’impliquant directement dans l’affaire Khashoggi, et MBZ avec le gel provisoire des ventes d’armes américaines.

En ce qui concerne Erdogan, le nouveau locataire de la Maison-Blanche n’a pas hésité à reconnaître officiellement le génocide arménien le 24 avril dernier.

Joe Biden est un vieux routier des arcanes internationales. En dépit des pressions diverses de son entourage et des lobbies interventionnistes, il demeure un pragmatique. Il sait dans son for intérieur que la realpolitik de Trump était en train de porter ses fruits. Comme lui, il compte poursuivre le désengagement américain de la région. Le retrait des troupes en Afghanistan a été confirmé pour le 11 septembre 2021. Or pour cela, il devra déléguer la sécurité de la zone à ses alliés et clients régionaux. Risquant toutefois de susciter la défiance de ces derniers, il semble – pour l’instant – habilement ajuster une politique de pressions simplement plus présentable aux intelligentsias occidentales que celle de son prédécesseur. Il sait pertinemment que ses partenaires ont encore aujourd’hui trop besoin de la superpuissance américaine.

En raison de son isolement diplomatique et surtout de ses graves problèmes domestiques à la fois politiques mais surtout économiques - aggravés par les sanctions américaines avant le départ de Trump -, Erdogan n’a plus les moyens de ses ambitions. Plus que tout autre, il est plus que jamais dépendant de Washington. Malgré ses provocations, il ne peut s’éloigner de l’OTAN et ne pourra jamais - pour des raisons économiques, historiques, idéologiques et géopolitiques - aller plus loin dans son « partenariat » avec Moscou. C’est pourquoi la réponse d’Ankara à la reconnaissance du génocide arménien par Biden a été particulièrement modérée. C’est également la raison pour laquelle nous assistons à une volonté de la Turquie de calmer le jeu et de se « réconcilier » avec l’Égypte et l’Arabie saoudite. Sur fond de tensions dues à l’agressivité turque dans la région, le boycott officieux des produits turcs dans la monarchie wahhabite avait fait chuter le commerce entre Riyad et Ankara de 98% !

La récente formation d’un gouvernement intérimaire d’union nationale en Libye est un autre exemple qui illustre l’accalmie, car il s’agit là d’une sorte de réconciliation entre les différents clans s’affrontant dans la guerre civile libyenne : l’Armée nationale libyenne du maréchal Haftar – soutenue par Le Caire, Abou Dhabi et Riyad – et le Gouvernement d’alliance nationale, appuyé par Ankara et Doha.

Il en va de même du côté de l’Égypte et de l’Arabie saoudite. En dépit de la présence de la Russie toujours plus importante et des croissants investissements chinois dans la région, Sissi et MBS doivent se résoudre à composer avec cette nouvelle administration américaine qui leur est pourtant moins favorable. Rien ne peut encore se faire sans Washington. C’est dans ce nouveau contexte que s’inscrit la levée de l’embargo du Qatar en janvier dernier et la reprise officielle des contacts entre Riyad et Téhéran à Bagdad dans l’optique d’une résolution du conflit yéménite le 9 avril.

Au final, sachant que la stabilité de leurs pays respectifs est essentielle à toute stratégie américaine quelle qu’elle soit, le président égyptien et le futur roi saoudien vont donc se faire discrets durant les quatre prochaines années. Ils n’ont qu’à patienter et surtout espérer le retour en 2024, d’un locataire plus clément dans le Bureau ovale en la personne d’un Pompeo, d’un DeSantis ou même d’un Trump (père ou fille) …

Et l’islam politique dans tout ça ?

Certes, la politique d’apaisement initiée par Joe Biden force ses alliés rivaux à faire une pause momentanée dans leur dispute pour le leadership régional. Mais les problèmes de fond de la région sont loin d’être résolus. Le statu quo est de retour dans les relations israélo-palestiniennes, sans un accord de paix à l’horizon. La main tendue du président démocrate à l’Iran a paradoxalement revigoré les durs de Téhéran – qui l’ont perçue comme de la faiblesse – comme l’attestent les fuites à propos des dernières révélations de Mohammad Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères.

Quant aux Frères musulmans, ils pâtissent pour l’instant de cette « réconciliation » des axes sunnites. Erdogan a sommé les médias proches de la confrérie de mettre un bémol dans leurs critiques visant Le Caire, Riyad et Abou Dhabi. La crise économique générale réduit également les financements de Doha. Même s’ils traversent une mauvaise passe avec des divisions et querelles internes, cette nouvelle conjoncture est toutefois favorable aux Frères : ils ne sont plus sous la menace d’une inscription sur la liste américaine des organisations terroristes comme le menaçait Trump. L’islam politique a encore de nombreux adeptes dans l’entourage de Biden. Il leur suffit donc de rester en embuscade (comme en Tunisie, en Libye ou en Algérie) et d’attendre patiemment leur heure et la faveur de nouveaux mouvements sociaux dans le monde arabe causés par la crise post-Covid…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778


Le président turc Tayyip Erdogan (R) et Joe Biden, alors vice-président américain, discutent après leur rencontre à Istanbul, le 23 janvier 2016.
© Sedat Suna/Pool/Reuters
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