Par l’attitude résolument « hostile » de sa frégate vis à vis du Courbet en Méditerranée, Ankara affiche sa détermination à élargir son pré carré stratégique. Mais Paris ne compte pas en rester là.

                                                                                 Par Mériadec Raffray.

Le 11 et 12 juin, le Courbet croise au large des côtes libyennes. La frégate légère furtive (FLF) est en mission pour Marcom, l’état-major de l’Otan qui conduit l'opération maritime Gardien des mers, en charge notamment du respect de l’embargo de l’ONU sur la livraison d’armes aux belligérants libyens. Le bâtiment français reçoit l’ordre « d’interroger » le Cirkin sur sa route et sa cargaison. Battant pavillon tanzanien, en provenance du port turc d’Haydarpasa (en face d’Istamboul), le cargo se dirige officiellement vers Gabès, en Tunisie. L’Otan et la France le pistent depuis plusieurs semaines. Avec quelques autres, ce cargo effectue en réalité des navettes discrètes avec le port libyen de Misrata pour approvisionner en matériels de guerre les troupes de Fayez el-Sarraj. L’homme fort de Tripoli, président du Gouvernement d’Union nationale (GNA), est parrainé par la Turquie et le Qatar. Au débouché de la mer Egée, ils coupent leur « AIS », leur système d’identification électronique international, puis piquent vers la Libye sous bonne escorte de frégates turques. A plusieurs reprises, celles-ci sont déjà intervenues pour interrompre des tentatives de contrôle, dont celle de la frégate française Forbin en mai.

C’est donc sans surprise pour le Courbet que trois frégates turques rappliquent dans sa direction dès qu’il interroge et manœuvre vers le Cirkin. En revanche, la suite est inédite. Par trois fois, durant 30 à 40 secondes, la frégate de tête, le Gökova, « éclaire » le Courbet avec ses radars de conduite de tir de ses lance-missiles antinavires Harpoon. Dans le langage des marines de guerre, l’action est « hostile », elle autorise « l’éclairé » à ouvrir le feu pour se protéger. Les bâtiments russes, qui aiment jouer avec les nerfs des marines de l’Otan, sont friands de ce « petit » jeu de guerre. Dans le cas présent, cet acte agressif s’en double d’un autre. Les Français s’aperçoivent vite que les marins du Gökova sont en casques lourds et gilets pare-balles derrière l’affut de ses 4 mitrailleuses d’autodéfense. Ultime provocation : le Gökova usurpe des indicatifs Otan pour se signaler et intimer l’ordre à la frégate française de passer son chemin.

Jugeant ce comportement « inacceptable de la part d’un allié de l’Otan », le ministère français des Armées convoque dans la foulée l’attaché de défense turc à Paris. Puis, les 17 et 18 juin, lors d’une visioconférence programmée avec tous ses homologues de l’Otan, Florence Parly « met les points sur les i ». A l’issue de la réunion, l’Otan annonce une « enquête ». L’organisation « en état de mort cérébrale » (l’expression d’Emmanuel Macron) fait le service minimum, assurent ses détracteurs. Mais plusieurs capitales ne veulent pas en rester là, selon Paris, car le passif turc s’est singulièrement alourdi. Les États de l’Est reprochent à Ankara de bloquer l’adoption des « plans de réassurance » de l’Otan face au danger russe ; pour lever son véto, elle exige la reconnaissance par lAlliance du caractère terroriste d’organisations politiques kurdes. En 2017, Erdogan fait un pied de nez aux Américains qui refusent de lui vendre des missiles de défense anti-missiles Patriot : il achète le système concurrent russe S 400 ; une provocation politique, stratégique, industrielle vis à vis de l’Otan. En octobre 2019, Ankara déclenche l’opération Source de Paix dans le nord de la Syrie contre les forces kurdes du Front démocratique syrien. Les FDS sont les alliés des Américains et des Français dans la guerre contre Daech au Levant. Les forces spéciales de deux pays doivent évacuer la zone sans préavis. Elles laissent le champ libre au retour des unités russes et syriennes. Humiliation tactique.

Et maintenant la Libye. Depuis quelques mois, Ankara y avance ses pions et bouscule dangereusement le jeu régional. À mesure qu’elle sentait la partie lui échapper dans la poche syrienne d’Idleb, où ses affidés djihadistes sont condamnés à se replier devant l’avancée des troupes russes et syriennes, la Turquie a accru son aide militaire à Sarraj, l’ennemi juré du maréchal Haftar, le maître de Benghazi et des zones pétrolifères de l’est de la Libye soutenu, lui, par la Russie, les Émirats Arabes Unis, l’Égypte et la France. Grâce aux drones armés Bayraktar et aux mercenaires syriens (environ 7000) livrés par les cargos d’Erdogan, il a réussi à casser l’offensive d’Haftar sur Tripoli, le forçant à se replier sur Syrte. Le revers d’Haftar n’augure pas de la suite du conflit.

À son tour, la Russie a augmenté son aide. Le 19 juin, l’Égypte a menacé Sarraj d’une intervention militaire « directe » s’il lui prenait l’envie d’attaquer Syrte. Depuis, les deux camps s’observent.

La stratégie d’Ankara conduit tout droit à une « syrianisation du conflit libyen », alerte Jean-Yves Le Drian, le ministre français des Affaires Étrangères. Emmanuel Macron dénonce le « jeu dangereux » de la Turquie. Paris n’aurait pas l’intention de laisser Ankara violer le droit international en Méditerranée. En contrepartie de son appui militaire, le nouveau sultan a obtenu de Tripoli un accord (27 novembre 2019) modifiant la limite de sa zone économique exclusive. Ainsi, la Turquie, via les eaux de la république turque de Chypre du Nord, peut-elle désormais se targuer d’un droit sur les formidables réserves de gaz off shore du bassin Levantin. L’équivalent du gisement de la mer du Nord que se partagent lEgypte, Israël, le Liban et Chypre.

26/04/2020 - Toute reproduction interdite.


Un combattant fidèle au gouvernement libyen soutenu par l'ONU (GNA) tire une arme lors d'un affrontement avec les forces loyales à Khalifa Haftar dans la banlieue de Tripoli, en Libye, le 21 mai 2019.
Goran Tomasevic/Reuters
De Meriadec Raffray