Antoine Dreyfus, journaliste, écrivain et passionné d'œnologie, signe Les raisins du Reich (Ed. Flammarion 2021). Après deux ans d’enquête dans les régions viticoles, il démystifie la fable selon laquelle les vignes françaises auraient été pillées par l’Allemagne nazie, au profit d’une collaboration active motivée par la cupidité.

Par Marie Corcelle

À l’époque de la Seconde Guerre Mondiale, la France est le premier producteur mondial de vin. La Résistance, contrairement à ce qui a longtemps été proclamé, est bien loin de regrouper la majorité des Français. Les Pétainistes, en revanche, sont nombreux, tout comme ceux qui sont favorables à la collaboration avec l’occupant. Beaucoup de viticulteurs en ont tiré profit, en nouant de fructueuses relations commerciales avec les troupes nazies et le gouvernement de Vichy. Lorsque Antoine Dreyfus a commencé son enquête, certains professionnels lui ont prêté des sentiments antipatriotiques, malgré une arrière-grand-tante déportée à Auschwitz et un grand-père résistant. Une réaction quelque peu prévisible : en s’attaquant à cette histoire peu connue d’un milieu qui constitue l’une des plus grandes fiertés françaises, il n’allait pas susciter uniquement de l’engouement. Car, même si cet héritage est plutôt assumé par les viticulteurs dans des régions viticoles comme la Champagne ou la Bourgogne, d'autres n'admettent pas si facilement ce passé trouble. Particulièrement dans le Bordelais, où l’on tente d’oublier et de faire table rase de cette période peu glorieuse de la collaboration d'une partie des vignerons français avec les nazis.

Antoine Dreyfus décrit d’ailleurs la capitale de la nouvelle Aquitaine comme « l’épicentre » de la honte. « À chaque fois que j’ai osé prononcer les mots Occupation ou Troisième Reich, j’ai senti mes interlocuteurs se crisper en une seconde avec des éclairs dans les yeux ». C’est une véritable omerta qui règne lorsqu’on tente ne serait-ce que d’évoquer le sujet.

« Le sens du commerce semble plus fort que le devoir de mémoire »

Les descendants de ceux qui ont pu passer à l’ennemi – pour se réveiller parfois soudainement résistants - refusent presque toujours de parler de cette période de leur histoire familiale. « Face aux souvenirs de ces heures sombres, le sens du commerce semble encore et toujours plus fort que le devoir de mémoire », écrit Antoine Dreyfus. Pourtant, dans cette mer de silence, le journaliste reçoit le soutien de Florence Mothe, dont le parrain était Louis Eschenauer, négociant en vins et grand ami du colonel allemand Heinz Boemers, qui fut « Weinführer » (« Chef du vin », chargé des sélections de crus à destination de l'Allemagne pendant la guerre). Grâce à l'aide de Florence Mothe, Antoine Dreyfus découvre l’existence de la secrétaire d’Eschenauer, qui a pris soin de conserver la liste des habitants de Bordeaux proches du dirigeant nazi, qu’elle délivrera aux Forces Françaises de l’Intérieur à la Libération.

Cette enquête détaillée s’appuie sur des éléments recueillis sur le terrain, mais aussi sur des travaux d’historiens. Elle permet de donner une autre version du récit national qu’on entend circuler dans nos campagnes. Le pillage cruel et la spoliation des vignobles français par les nazis n’occupent plus toute la scène. Dorénavant, cette thèse officielle généralement admise est remise en cause, non seulement par l’adhésion au pétainisme de nombreux vignerons, mais surtout une collaboration active et motivée par l’appât du gain. Une vénalité qu'Antoine Dreyfus résume en une phrase cinglante : « Durant l’Occupation nazie, la cupidité a, malheureusement, trop souvent étouffé le courage ».

30/11/2021 - Toute reproduction interdite


"Les raisins du Reich" par Antoine Dreyfus
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