A Nantes, Paris, Perpignan et Lyon, nous avons interrogé plusieurs policiers* de terrain sur leurs conditions de travail. S’ils disent garder foi en leur mission, la plupart dénoncent le manque de masques et de tests ainsi que les lourdeurs administratives auxquelles ils sont confrontés. Ils alertent aussi quant aux agressions violentes dont ils sont les cibles dans les quartiers difficiles. Par Peggy Porquet ( avec Emmanuel Razavi ).

A Paris, Nantes et Lyon, des policiers exaspérés dénoncent un manque crucial de moyens. Qu’il s’agisse des masques de protection ou des tests, la plupart disent avoir recours au système D.

Bien qu’ils s’accordent à dire que la priorité doit être réservée aux personnels soignants, ils déplorent une situation qui met en évidence le manque de reconnaissance et d’efficacité de leur hiérarchie. Lorsqu’au mieux ils ont été dotés de masques, il s’agit de « fonds de tiroirs émanant de la direction » explique, dépité, Laurent, officier de police à Nantes depuis 15 ans. A Lyon, « la direction a fourni des masques FFP2 dont la plupart sont périmés depuis 5 ou 6 ans. Leur joint n’est pas étanche » raconte également Arthur, en poste dans l’agglomération. Pierre, qui officie à Paris depuis trois ans, affirme : « les policiers n’ont quasiment rien pour se protéger lors de leurs interventions ». Arthur partage son incompréhension face au discours irrationnel de sa hiérarchie : « On nous a dit de ne pas porter de masque afin de ne pas affoler les gens sur la voie publique ou au sein même du commissariat (...). S’agissant d’un lieu fermé avec beaucoup de passage, un collègue de l’accueil souhaitait en porter un, ce qui lui a d’abord été refusé. Il a fallu batailler avec le chef de service pour qu’il y ait un assouplissement des instructions à ce sujet ».

En terme de dotation de matériel, les régions semblent cependant ne pas être toutes logées à la même enseigne. Mélanie, la quarantaine sportive, est capitaine de police à Perpignan. Elle confie que dans son secteur, « dans chaque couloir, des distributeurs de gel et des lingettes antibactériennes ont été distribuées par l’administration, et chaque chef de service fait son maximum pour faire un réassort rapide ». A contrario il semble qu’à Nantes, les policiers disposent de savons, mais pas de serviettes à usage unique. A Lyon, Arthur explique qu’après une mission, « des consignes ont été dispensées pour que les policiers reviennent au commissariat se laver les mains. Mais c’est une mesure impossible à mettre en œuvre lorsque nous sommes en mission toute la journée ». Bref, une situation complexe, qui met à vif les nerfs de policiers déjà usés par plus d’une année de crise avec les gilets jaunes.

Des policiers infectés et pas de tests de dépistage

Sur le terrain, les policiers ont depuis longtemps le réflexe de se munir d’une fiole personnelle de gel hydroalcoolique, notamment lors des contrôles. Lorsque le précieux liquide vient à manquer, ils se serrent les coudes et le partagent entre eux. Ils bénéficient aussi de la solidarité des proches. Des amis leur fournissent des masques de bricolage et à Perpignan l’association « Cœur catalan » en a fait fabriquer en tissu lavable pour les leur distribuer. Toutefois, le système solidaire connaît des limites. Car à l’instar des pompiers, les policiers ne disposent pas de tests de dépistage. Une situation qui les préoccupe, ainsi que le souligne Laurent : « Il faudrait que l’on mette en place des séries de tests pour toutes les professions qui continuent à circuler (…) Nous ne faisons pas ce travail pour rendre les gens malades ! ».

Mélanie, qui a été contaminée par le covid-19, essaye quant à elle de rester sereine : « J’ai travaillé jusque-là et j’espère que toutes les précautions que j’avais prises ont suffi à ne pas infecter mes collègues. (…) Evidemment, nous respectons les gestes barrière, mais la promiscuité est toujours présente, ne serait-ce que dans les locaux ou les voitures de patrouille. Nous manquons vraiment de protection dans les véhicules. Nous ne disposons pas de voiture dévolue au transport des mis en cause, dans lesquelles le chauffeur serait protégé par un plexiglas que nous pourrions décontaminer à l’issue par exemple ».

« Caillassage et tirs de mortiers »

Bien que le confinement soit observé sur la plus grande partie du territoire, les policiers avouent qu’il leur est impossible de le faire respecter par certains jeunes issus des quartiers sensibles qui organisent des rodéos à moto, sans casque, ou des barbecues sauvages. Face à la recrudescence des incivilités, plusieurs de ces fonctionnaires s’inquiètent d’un « risque de second front ». Laurent explique : « nous avons affaire à une population qui déjà ne respecte pas le minimum de règles en temps normal. Les jeunes et les moins jeunes des quartiers les plus défavorisés à qui nous avons affaire au quotidien ne respectent ni la police ni la Justice, ni la liberté d’autrui (…). A chaque fois que nous allons les contrôler, ils savent qu’une amende de 135 euros va tomber car ils ne peuvent pas justifier de leurs déplacements. Ils essaient d’éviter au maximum le contrôle … quand cela se passe bien. Mais dans certaines cités, des collègues sont tombés dans des guet-apens».

Alarmiste, Pierre décrit de véritables scènes de guérillas urbaines : « Les collègues font du mieux qu’ils le peuvent. Mais ils sont parfois reçus par des tirs de mortiers, ou des caillassages. Les agresseurs ne voient en nous que du bleu et ne cherchent pas à comprendre. Le bleu pour eux, on doit taper dessus, lui faire mal, on doit l’exécuter. Ils le font déjà avec les pompiers ».

Parmi ces policiers de terrain, beaucoup nous ont aussi confié s’inquiéter de la façon dont les règles de confinement seront respectées pendant le Ramadan. L’un d’eux, en poste dans la proche banlieue de Paris, explique : « il faut espérer que les imams fassent leur boulot et expliquent aux fidèles de bien rester chez eux, de ne pas faire la fête avec les voisins après la rupture du jeune. Sinon, cela va être très compliqué ». Beaucoup de ces policiers s’inquiètent également de la façon dont sera observée la sortie de confinement dans les quartiers sensibles. C’est le cas d’Arthur, qui avoue avoir alerté sa hiérarchie : « Le jour J, nous ne devrons pas être en effectif réduit. Il faudrait remettre un service normal, voire renforcé. Le problème est que nous ne sentons pas écoutés par notre hiérarchie (…). J’ai souvent envie de dire qu’en France, on n’agit pas, on réagit et l’on attend d’avoir des morts ou des blessés graves avant de se remettre en question (…) J’espère me tromper, mais le jour J peut potentiellement ressembler à celui de la coupe du monde, quand la France est victorieuse. Pendant que des gens célèbrent la victoire, certains quartiers s’embrasent ».

« En finir avec la politique des chiffres, se fier à l’expérience »

Malgré une situation préoccupante, les policiers restent déterminés. Ils savent que dans son immense majorité, la population est sensible aux efforts qu’ils déploient sur le terrain. Plusieurs d’entre racontent d’ailleurs que c’est cela qui les fait tenir. Ils demeurent en revanche très sceptiques vis à vis des décisions de justice qui ont consisté à relâcher des prisonnier en fin de peine.

Arthur raconte ainsi qu’« une médecin a été agressée sur la commune de Villeurbanne. Elle n’a pas repris le travail à ce jour. L’agresseur avait été libéré de prison le 24 mars. Il avait bénéficié de la loi Belloubet qui permet de faire sortir de prison des gens à qui il restait 1 à 2 ans de prison. Aujourd’hui on se retrouve avec des délinquants de droit commun, multirécidivistes, dans la rue. (…) Nous avons vraiment l’impression de travailler pour rien. (…). Un constat partagé par Mélanie qui s’inquiète : « ce qui nous a le plus révoltés concerne la libération massive de détenus en fin de peine. Lorsque l’on connaît les difficultés rencontrées par la police pour l’identification des délinquants, la recherche de preuves, le montage des procédures pour que la Justice suive … Ces ex-détenus viennent grossir les rangs de ceux qui ne respectent rien dans les quartiers dits ‘sensibles’ ».

A entendre ces témoignages, l’on comprend que la situation met en évidence les failles systémiques rencontrées par une institution policière dont les fonctionnaires les plus aguerris dénoncent la dérive administrative, et la perte de sens. Rien de nouveau conclut toutefois Arthur : « La situation se dégrade ainsi de jour en jour depuis quinze ans. Les recrutements arrivent au compte-goutte. Dans une brigade générale, là où ils étaient 100, même à Paris, ils ne sont plus que 20 pour les mêmes missions, face à un monde devenu plus violent qu’avant (…)».

Les policiers finiront-ils par être entendus ? « Aujourd’hui, notre métier est encadré par des gens qui ont des tableurs Excell pour seule référence et qui nous poussent juste à faire du chiffre », confie un officier en fin de carrière qui ajoute « Il y a aussi trop de monde dans les bureaux à faire des rapports, et pas assez sur le terrain. En vingt ans, tout a changé. Il faut tirer les leçons de ce qui s’est passé avec l’hôpital. Ne pas attendre que nous soyons totalement dépassés par une crise pour répondre à nos demandes qui reposent simplement sur l’expérience ».

* pour préserver leur sécurité, les noms des policiers interrogés ont été remplacés par des pseudonymes

21/04/2020 - Toute reproduction interdite


La police évacue la plage de Pornichet près de La Baule alors qu'un confinement est imposé pour ralentir le taux de la maladie du coronavirus le 18 mars 2020.
Stephane Mahe / Reuters
De Peggy Porquet