Les Objets Volants Non Identifiés font leur grand retour sur la scène médiatique. Un regain d'intérêt et une curiosité envers des phénomènes à prendre au sérieux, selon Luc Dini, président de la Commission SIGMA2 de la 3AF (Association Aéronautique et Astronautique de France). Cet ingénieur est l'un des grands experts français dans l'étude technique de ce que l'on appelle désormais les PAN (Phénomènes Aérospatiaux Non-identifiés)

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : À partir de quand a-t-on commencé à s’intéresser aux ovnis ?

Luc Dini :
L’intérêt pour les ovnis et phénomènes aérospatiaux non identifiés (PAN) date à peu près de la Seconde Guerre mondiale. Un certain nombre de phénomènes se sont produits à cette époque-là, dont les foo fighters (apparitions de sphères lumineuses rapportées par des pilotes d'avions, ndlr) qui ont été observés dans les deux camps. Les pilotes alliés croyaient qu'il s'agissait d'armes allemandes : certains prétendaient même que les nazis avaient développé des technologies à base de plasma. Des interrogations persistent sur ces apparitions, mais des phénomènes ont bien été observés. Il y a par ailleurs des histoires de crash qui suscitent des débats - comme celui de Roswell en 1947 - mais qui semblent concorder (du moins du côté américain) avec un certain nombre d’expérimentations nucléaires. Des phénomènes ont également été observés en Suède entre 1933 et 1936 : c’est ce qu’on appelle l’affaire des ghost rockets. Les événements se seraient reproduits après la Seconde Guerre mondiale, entre 1945 et 1946, avec des observations d’engins étranges dans la zone balte, des espèces de fusées qui seraient tombées dans des lacs. On n’a jamais rien retrouvé, mais des enquêtes très sérieuses ont été menées par des militaires, et la France avait à l'époque envoyé des émissaires du deuxième Bureau de l’armée de l’air, comme l'avaient fait les États-Unis avec des membres de l’OSS (ancêtre de la CIA, ndlr).

Fild : Ces phénomènes ne suscitaient-ils plus autant d'intérêt ces dernières décennies ?

Luc Dini : Certains pays ont continué à mener des enquêtes, et ont même observé des vagues de phénomènes non identifiés. La Suède a notamment maintenu une veille sur ce sujet. Mais les intéressés ont semble-t-il transféré leurs archives et leurs dossiers en cours à des ONG. Il y a donc eu une sorte de « démilitarisation », une baisse d’intérêt au niveau gouvernemental sur ce sujet-là. Mais seulement en apparence. Aux États-Unis, pendant au moins 30 ans, des enquêtes ont été menées par l’US Air Force et la CIA. Et ces recherches ne se sont pas arrêtées, même si officiellement depuis 1969 et le rapport Blue Book, l'armée américaine ne s'occupe plus des ovnis. Il est donc très vraisemblable que l’US Air Force ait continué d'effectuer des enregistrements de phénomènes non identifiés pendant plusieurs décennies. Sauf qu’ils étaient frappés de confidentialité. Récemment, les Américains ont déclassifié des documents, mais très peu. Les Russes ont également mené beaucoup d’investigations dans les années 1950, et de manière intensive dans les années 1970. Ils auraient officiellement arrêté dans les années 1990. Mais un programme de recherche d’après 1990 aurait été récemment découvert. Et puis il y a les fameuses vidéos rendues publiques par le Pentagone en avril 2020 – où des phénomènes aérospatiaux non-identifiés sont filmés par des pilotes de l'US Navy en 2004, 2014 et 2015, ndlr - mais aucun véritable rapport public n'a été publié. Et il ne faut pas s'attendre à des révélations. Même si la communication officielle américaine a beaucoup évolué, avec la reconnaissance des phénomènes, l'intérêt pour la défense, l'impact sur la sécurité de l’espace aérien, et la fin du déni d’existence de ces phénomènes aux États-Unis. Ce qui ne signifie pas pour autant une mise sur la place publique des dossiers de données, ni une identification de ces phénomènes qui auraient un lien direct avec une origine extérieure… Mais la question est posée depuis l’été 2021.

« Les scientifiques n’aiment guère ce qu’ils ne comprennent pas »


Fild : Les États-Unis sont donc très investis dans la recherche en la matière, mais qu’en est-il de la France ?

Luc Dini :
Il y a des enquêtes menées depuis des décennies. Mais la France, à la différence des États-Unis, n’a jamais prétendu que ces phénomènes n’existaient pas. Elle en a fait la révélation au cours d’une interview du ministre de la Défense en 1974. Ce n’est pas rien : il a pris la parole pour annoncer qu’on observe en France, depuis les années 1950, des phénomènes inconnus. Avec la Commission SIGMA2, nous avons publié une copie des directives ministérielles remontant à 1951 et 1954, qui affirmaient que des manifestations avaient été observées. Le GEIPAN (Groupe d'études et d'information sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés) a été créé en 1977, mais il a des moyens limités et mène principalement des enquêtes sur les témoignages rapportés par la gendarmerie ou des citoyens. Car tout citoyen français peut prendre contact avec le GEIPAN pour faire part d'une observation particulière, ce qui n'est pas possible aux États-Unis. D'où le fameux épisode de Phoenix, en Arizona : il y a vingt ans, la population de toute une ville a observé des phénomènes étranges, et tout cela a été tourné en ridicule immédiatement. Par la suite, le gouverneur a également admis avoir été lui-même témoin de choses étranges.


Fild : Pourquoi les Ovnis reviennent-ils sur le devant de la scène ?

Luc Dini : Parce que ces phénomènes prennent place dans un monde de rivalités, contextualisé par l’apparition de nouvelles technologies, la course aux drones et aux missiles hypersoniques. Ce sont les extrêmes de la menace aérienne. On ne sait pas très bien s’il faut attribuer ces phénomènes inconnus à des technologies avancées. Or, des drones qui restent en sustentation à haute altitude pendant longtemps comme cela aurait été observé, ça n’existe pas vraiment à l’heure actuelle. De même pour des drones qui se déplaceraient à des vitesses largement hypersoniques. Nous n’avons pas encore de solutions technologiques satisfaisantes, ce qui soulève des questions. Il y a donc une course possible à l’information dans ce domaine entre différentes puissances, comme les États-Unis, la Russie, la Chine…

Fild : Pourquoi le sujet est-il si tabou ?

Luc Dini
: C’est un sujet complexe, et d’abord du point de vue scientifique. En général, les scientifiques n’aiment guère ce qu’ils ne comprennent pas… Et pour qu’ils s‘intéressent à un sujet, il leur faut des données. Cependant, on cherche les informations loin dans l’espace : il suffit de voir la récente mise en orbite d’un télescope. On est dans la recherche de l’histoire de notre univers, de la vie dans l’espace, de savoir si la théorie du Big bang est valide... L’exobiologie a pignon sur rue depuis une vingtaine d'années. Qui s’intéresse à la recherche de la vie dans l’espace n’est donc pas ridiculisé, c’est un sujet sérieux. Mais on a tendance à associer cela à une idée liée aux exoplanètes, à une forme de vie très primaire : cela ne se traduit pas du tout par la forme d’une alternative d’une forme de vie bien plus avancée. Si on devait associer certains phénomènes aérospatiaux non identifiés à une manifestation d’intelligence, ce serait quelque chose de différent, puisque cela se manifesterait dans notre univers proche. Ce qui poserait d’autres questions, d’ordre philosophique, liées à la physique, à la compréhension de notre univers… On peut comprendre que ce soient des sujets délicats. Mais il faut intensifier le recueil de données scientifiques sur les PAN dans notre environnement proche, qui peut constituer un véritable laboratoire in situ à portée de main, pour améliorer notamment la connaissance des phénomènes atmosphériques du type plasmas ou foudre en boule. Pour enrichir nos connaissances et faire progresser la science.

03/01/2022 - Toute reproduction interdite


Des personnes regardent le ciel à l'aide de lunettes de vision nocturne lors d'une visite d'objets volants non identifiés dans le désert près de Sedona, en Arizona, le 14 février 2013.
© Mike Blake/Reuters
De Fild Fildmedia