Le prix de 2021 a été attribué à deux journalistes : la Philippine Maria Ressa et le Russe Dimitri Mouratov. C’est la première fois depuis sa création, en 1901, que le Nobel de la Paix récompense la liberté d’expression et d’information. Nous ne pouvons que nous féliciter que celle-ci soit ainsi honorée. Un choix qui ne doit toutefois pas occulter les autres acteurs de paix quelque peu négligés durant l’année écoulée.

L’édito international de Roland Lombardi

On doit la création du prix Nobel au testament d’Alfred Nobel suédois (1833-1896) qui lègue alors sa fortune (180 millions d’euros d’aujourd’hui) afin, qu’à sa demande, soit créée une institution chargée de récompenser chaque année des personnalités qui ont rendu de grands services à l’humanité, permettant une amélioration ou un progrès notable dans le domaine des sciences, de la culture et dans cinq disciplines différentes : littérature, chimie, médecine, physique et la paix ou la diplomatie.

L’ironie de l’histoire est qu’Alfred Nobel était un chimiste, un industriel et… un fabricant d’armes ! Qui plus est, l’inventeur de la dynamite !

Depuis sa création, il y a donc 120 ans, les attributions des prix sont devenues les plus hautes distinctions pour les scientifiques ou les lettrés de leurs époques. Globalement, elles n’ont jamais suscité de controverses notables. Sauf pour le prix de la paix, prix éminemment politique et politisé mais qui se devait de « promouvoir la fraternité entre les nations, le désarmement et un monde meilleur ». Il y a toujours eu en effet des critiques ou des polémiques quant aux choix de certains lauréats.

Des personnages sulfureux – mais qui avaient cependant réellement œuvré pour la paix – ont attiré les sarcasmes : le Président américain Theodore Roosevelt en 1906, Henry Kissinger en 1973 ou encore, en 1978, les signataires des accords de Camp David ayant conclu la paix entre l’Égypte et Israël avec l’ancien militaire et Président autocrate égyptien Anouar el-Sadate et Menahem Begin, nationaliste, ancien chef du groupe terroriste de l’Irgoun, et Premier ministre israélien.

Alors qu’il n’est élu que depuis une dizaine de mois et qu’en dépit de belles déclarations, rien de concret en matière de paix n’est encore à son actif, Barack Obama s’est vu attribuer le prix Nobel de la paix en 2009. Malgré sa prudence jusqu’à la fin de son second mandat en 2016, son bilan général – avec l’intervention aux conséquences catastrophiques en Libye, et le record des éliminations ciblées par drones avec parfois des dommages collatéraux… – en décevra plus d’un…

Ce vendredi 8 octobre, ce sont donc deux journalistes – une première historique –, la Philippine Maria Ressa et le Russe Dmitri Mouratov, pour « leur combat courageux pour la liberté d’expression » menacée par la répression, la censure, la propagande et la désinformation qui ont été récompensés.

Maria Ressa, âgée de 58 ans, a cofondé la plate-forme numérique de journalisme d’investigation Rappler en 2012, qui a braqué les projecteurs sur « la campagne antidrogue controversée et meurtrière du régime [du président philippin Rodrigo] Duterte ».

Dmitri Mouratov, 59 ans, a quant à lui été l’un des cofondateurs et rédacteurs en chef du trihebdomadaire Novaïa Gazeta, l’un des rares médias encore indépendants en Russie.

Son journal est surtout connu pour avoir mis en lumière « la corruption, les violences policières, les arrestations illégales, la fraude électorale et les “fermes de trolls” ». Cela lui a coûté très cher puisque six de ses journalistes ont perdu la vie, dont Anna Politkovskaïa, assassinée il y a quinze ans.

Ressa et Mouratov sont plus que légitimes. D’abord en raison de leur indéniable courage. La liberté d’expression et d’information sont de nobles causes et on ne peut que se féliciter qu’elle soit mise à l’honneur. Surtout par les temps qui courent et même en Occident…

Il est vrai que comme le dit l’adage, « la première victime de la guerre, c’est la vérité ».

« Le comité Nobel norvégien est convaincu que la liberté d’expression et la liberté d’information aident à maintenir un public informé. Ces droits sont des pré-conditions essentielles pour la démocratie et pour se prémunir contre la guerre et les conflits ». C’est très bien. Néanmoins, nous sommes toutefois en droit de nous demander pourquoi d’autres acteurs, à l’origine d’un accord de paix historique signé l’année passée, n’ont pas été retenus.

Et les Accords d’Abraham ?

Des esprits chagrins pourraient penser que le prix de 2021, avant d’être une promotion de la paix, serait plutôt une « attaque » feutrée et subliminale visant Poutine et Duterte, deux dirigeants qui représentent tout ce qu'exècrent les intelligentsias progressistes mondiales et dont le comité Nobel de la paix est la suprême quintessence… Peut-être.

Quoi qu’il en soit, d’autres acteurs, ayant vraiment œuvré et de manière concrète – en signant des accords de paix historiques et inattendus –, auraient peut-être mérité plus de considération de la part des « Sages » norvégiens…

Entre septembre et décembre 2020, quatre États Arabes – Émirats arabes unis, Bahreïn, Soudan et Maroc – ont fini par signer la paix avec l’État hébreu dans le cadre des fameux accords d’Abraham.

Depuis un an à présent, les relations entre ces pays et Israël se sont approfondies et ont ainsi officialisé des contacts anciens et discrets – voire hypocrites – alors que l’État hébreu était jusqu’ici considéré officiellement comme le pire ennemi. Les échanges commerciaux et dans d’autres domaines, comme la culture, le tourisme, les sciences, la haute-technologie, le renseignement et la défense se sont grandement développés. Des visites officielles ont eu lieu et des ambassades ont été inaugurées. Certains dirigeants arabes - comme au premier chef le Roi Hamad du Bahreïn, même s’il avait l’aval de Mohammed ben Salmane à Riyad, ou encore le roi Mohammed VI du Maroc où le parti islamiste des Frères musulmans était encore majoritaire au parlement marocain avant d’être balayé aux dernières élections il y a quelques semaines - , ont pris des risques politiques conséquents vis-à-vis de leurs voisins mais également sur le plan domestique. En allant notamment à l’encontre de leur opinion publique. Durant des décennies, les populations ou « les rues arabes » ont en effet été biberonnées par les pouvoirs en place, à l’idée que les Israéliens étaient la source de tous leurs maux. Formidable dérivatif pour occulter les travers et les erreurs économiques des gouvernances internes… Or le Président Soudanais, le Roi du Maroc et du Bahreïn ainsi que Mohammed ben Zayed, le Prince héritier des EAU, ont eu le courage de mettre un terme à cette manipulation éhontée et grossière pour privilégier la paix et le dialogue mais également le co-développement et le progrès.

Ainsi, ces chefs d’État, qui sont de véritables artisans de la paix au sens le plus concret du terme, auraient également et amplement mérité d’accompagner l’ancien Premier Ministre israélien Netanyahou en Norvège pour partager le prix Nobel de la paix.

Mais voilà, de par leur idéologie, la grande majorité des membres du comité Nobel n’ont que peu de goût pour ce genre de leader : Netanyahou n’est qu’un « nationaliste de droite » infréquentable et les autres, des « autocrates » !

Comme à leur habitude, il semblerait qu’ils aient alors préféré des symboles chers à la bien-pensance aux faits tangibles. C’est dommage.

Or, récompenser les cinq signataires des deux derniers traités de paix israélo-arabes aurait surtout cautionné le rôle incontournable et plutôt positif, dans ce dossier, du croque-mitaine favori de leur caste, à savoir Donald Trump ! D’ailleurs, lorsque ce dernier fut proposé pour le prix, sa candidature fut la cible de toutes les railleries. Et pourtant, l’ancien président fut le premier leader américain, depuis des décennies, à n’avoir déclenché aucun conflit majeur dans le monde. Oubliés aussi la Corée, son désengagement militaire du Moyen-Orient et son initiative – certes imparfaite mais qui aurait inévitablement abouti en cas de second mandat – à propos d’une paix israélo-palestinienne.

N’oublions pas enfin que sans l’impulsion de Trump et de ses pressions inédites sur chacun, les Accords d’Abraham n’auraient sûrement jamais vu le jour…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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09/10/2021 - Toute reproduction interdite


Benjamin Netanyahu,Donald Trump et Abdullah bin Zayed montrent lors de la cérémonie de signature des Accords d'Abraham, à Washington, le 15 septembre 2020.
© Tom Brenner/Reuters
De Roland Lombardi