Culture | 9 juin 2020

Les naufragés de Tromelin : les oubliés du bout du monde

De Stéphanie Cabanne
min

Série : Des pirates aux chasseurs de trésors en passant par l’histoire secrète des grandes œuvres artistiques, Stéphanie Cabane nous livre chaque vendredi des récits extraordinaires.

L’île de Tromelin aurait pu rester un coin de terre inconnu perdu au milieu de l’océan Indien, un confetti de corail et de sable balayé par les seuls cyclones. Mais elle fut au XVIIIe siècle le décor d’un drame humain à peine croyable. L’histoire qui s’y est déroulée ressemble à son époque.

Elle commence en 1761 et il y est question de frégates, de naufrage et de traite négrière.

Le récit qui nous en est parvenu est le fait d’un homme, Max Guérout. Cet archéologue et ancien officier de Marine est alerté en 2003 par l’un des agents de la station météorologique de Tromelin qu’il reste sur l’île les vestiges d’un naufrage. Jusqu’alors, cela n’a intéressé personne. L’archéologue, qui a eu la chance d’explorer la plupart des mers autour du globe, décide de partir à la recherche de ces naufragés dont on ne sait presque rien. Dans les archives, il retrouve la trace du navire de commerce de la Compagnie française des Indes orientale, l’Utile, qui appareilla à Bayonne en 1761. À son commandement, Jean Lafargue avait pour mission de rejoindre l’île de France (Maurice).

Après cinq mois de traversée et quelques jours de repos sur place, le gouverneur lui donna l’ordre d’aller chercher des vivres à l’île voisine de Madagascar. Mais pour cette fois, il lui interdit de ramener des esclaves qui seraient autant de bouches inutiles à nourrir. Il craignait un blocus des ennemis anglais et des difficultés de ravitaillement. Seulement, l’occasion était trop belle : Lafargue investit donc une somme considérable dans l’achat de cent-quatre-vingts esclaves, qu’il comptait bien revendre.

Afin de déjouer les interdictions et de passer plus discrètement, Lafargue emprunta une route inhabituelle. Une mauvaise manœuvre suffit à le perdre : le 31 juillet, aux alentours de vingt-deux heures, l’Utile se fracassa sur les récifs coralliens cernant l’île de Tromelin. Il perdit sa mâture, son gouvernail, puis le navire se fendit en deux. Les malheureux Malgaches enfermés à fond de cale purent alors s’extraire de l’enfer et tenter de gagner la terre à la nage.

 

L’île - qui ne s’appelle encore que « l’îlot de Sable - est bien trop petite pour les cent-vingt naufragés, à peine un kilomètre carré. Pas un arbre en vue ; on n’y voit que des arbustes longeant le sol à fleur d’eau, on y entend en permanence le vacarme de la mer et du vent. Les marins trouvent un point d’eau saumâtre qui va assurer leur survie. Grâce aux provisions du bateau, ils trouvent la force de subsister et de construire une nouvelle embarcation. Personne n’envisage de demeurer sur cette terre stérile et brûlante ! Les travaux, supervisés par Barthélémy Castellan du Vernet, l’officier en second de l’Utile, durent deux mois.

 

Ce sont principalement les Malgaches qui l’ont construite, pourtant il faut se rendre à l’évidence : le nouveau navire ne pourra pas contenir tout-le-monde. Il ne mesure qu’une dizaine de mètres et ce sont les Blancs qui vont s’y entasser.

Baptisé la Providence, il est béni et il lève l’ancre le 27 septembre, moins de deux moins après le naufrage. Aux quatre-vingts esclaves abandonnés sur l’île, Castellan laisse des vivres, une lettre attestant de leur situation et la promesse de revenir les chercher dans les deux mois.

Quinze ans sur une île déserte

La suite sera tout autre.

Le gouverneur de l’île de France, furieux de la désobéissance de Lafargue et peu soucieux du sort de quelques esclaves, refuse d’envoyer un navire à leur recherche. Castillan écrit au ministre de la Marine une lettre qui témoigne de son tourment : « Monsieur, l’humanité m’engage... » Il est entendu, mais les trois tentatives de sauvetage se soldent par des échecs.

Il faut attendre 1778 pour que le commandant de la frégate royale la Dauphine, le chevalier Bernard Boudin de Tromelin, parvienne jusqu’à l’île et y secoure ce qu’il reste des naufragés : sept femmes et un enfant de huit mois.

Comment ont-ils survécu pendant quinze ans ?

L’archéologie a apporté quelques réponses. Lors de plusieurs campagnes, Max Guérout et son équipe découvrent que les naufragés de Tromelin ne se sont pas contentés de survivre. Ils ont créé une petite société, construit un hameau en blocs de corail et un mur long de dix mètres pour se protéger des cyclones. Dans une pièce servant de cuisine, les archéologues ont retrouvé les ustensiles encore rangés à leur place. Les naufragés se sont nourris de tortues et des oiseaux Sterne qui survolent l’île. Avec leurs plumes, ils se sont tissé des pagnes.

Quelles furent les pensées de ces hommes et de ces femmes abandonnés de tous ? Comment n’ont-ils pas succombé au désespoir en scrutant sans fin l’horizon ?

L’histoire, celle de la traite négrière et des souffrances endurées par les Noirs, n’a été écrite que par les Blancs. Bernardin de Saint-Pierre, présent dans l’île de France peu après le naufrage, s’est insurgé contre le refus du gouverneur de secourir les naufragés. Dans ses Réflexions sur l’esclavage des Nègres, publié en 1781, il dénoncera de façon radicale l’esclavage que ne justifie à ses yeux aucune raison économique, devançant de quelques années Nicolas de Condorcet, favorable lui, à sa disparition progressive.

 

10/06/2020 - Toute reproduction interdite


Vue aérienne de Tromelin, océan Indien.
Jean-Claude Hanon/Wikimedia Commons
De Stéphanie Cabanne

À découvrir

ABONNEMENT

Offre promotionnelle

À partir de 4€/mois Profitez de l’offre de lancement.

Je m’abonne
Newsletter

Inscrivez-vous à la newsletter fild

Recevez l'essentiel de l'info issue du terrain directement dans votre boîte mail.

Je m'inscris
Faites un don

Soutenez fild, média de terrain, libre et indépendant.

Nos reporters prennent des risques pour vous informer. Pour nous permettre de travailler en toute indépendance,

Faire un don