Depuis 2007, des musées d’un genre nouveau sont créés aux quatre coins du monde. Constitués de sculptures monumentales, ils ont la particularité d’être sous-marins et accessibles aux seuls plongeurs. L’engouement est réel ils sont visités par des millions de personnes. La France vient d’inaugurer à Cannes son troisième musée de ce type - après Ajaccio et Marseille - tandis que des œuvres autonomes sont immergées en Norvège ou au sud de l’Italie. À l’origine de cette lame de fond, quelques fous de mer dans le sillage d’un artiste britannique, Jason deCaires Taylor.

                 Par Stéphanie Cabanne.

 

Alors que la Grèce vient de rendre accessible aux visiteurs-plongeurs l’épave d’un navire marchand du Ve siècle av. J.-C., plusieurs pays ont créé des zones protégées dédiées à la visite de leur musée sous-marin. Le premier a ouvert au large de l’île de Grenade, dans les Petites Antilles, en 2006, suivi par celui de Cancún au Mexique, en 2010, et celui de Lanzarote dans l’archipel des Canaries, en 2017. Par snorkelling, avec des palmes, entre 3 et 5 mètres de profondeur, il est possible d’admirer une partie des œuvres. Les autres, plus profondes, sont réservées aux plongeurs avec bouteilles qui ont le bonheur d’évoluer entre les sculptures parmi les poissons et la flore marine.

Jason deCaires Taylor, le pionnier

Jason deCaires Taylor est né à Canterbury en 1974 et a passé son enfance en Malaisie. Au gré des plongées avec ses parents, il a découvert les récifs de corail et la richesse de la vie sous-marine. Mais il a aussi vu, avec les années, leur rapide dégradation. Devenu artiste à Londres, diplômé du London Institute en 1998, il a conçu l’idée de concilier la sculpture et la mer dès l’âge de vingt ans. Il fallut son installation aux Canaries et quelques dix années de plongée pour que son rêve prenne forme.

Ses œuvres mêlent ses souvenirs de la sculpture en pierre de la cathédrale de Canterbury à sa passion pour l’eau. Déployées à Molinere Bay dans les Antilles à partir 2007, elles représentent des figures à taille humaine, seules ou en groupe. Toutes expriment une forme de désenchantement. Sa première œuvre, Grace Reef, montre seize femmes étendues sur le fond ; dans Vicissitudes, vingt-six enfants forment une ronde qui tente de braver les courants. Beaucoup de ses personnages semblent s’interroger sur le monde en devenir. À Cancún, un homme est représenté assis face à une machine à écrire entouré d’articles sur la révolution cubaine (The Lost Correspondent). Comme en attente, perdus dans leur mélancolie, hommes, femmes et enfants rappellent les tableaux d’Edward Hopper ou les sculptures hyperréalistes de Ron Mueck, deux références revendiquées par l’artiste. Certaines créations sont glaçantes et évoquent le drame des migrants, comme sur le site de Lanzarote : trente-cinq hommes avançant face à un mur (Crossing the Rubicon) ou un canot dérivant à la manière du Radeau de la Méduse (The Raft of Lampedusa).

Fasciné par les thèmes de la métamorphose et du passage du temps, Taylor a conçu ses œuvres comme évolutives. L’action de la mer et la prolifération de la vie sous-marine se chargeront de les recouvrir et de leur apporter une insolite polychromie. Plongées depuis quelques années seulement, certaines paraissent se trouver là depuis des siècles à la façon de trésors engloutis. L’artiste paraît ainsi s’adresser aux archéologues des temps futurs. Que penseront-ils face à ces représentations de notre vie quotidienne ? Inertia, à Cancún, montre un homme obèse, affalé sur un canapé, mangeant un hamburger. A Lanzarote, des banquiers sont figurés la tête enfouie dans le sable. Taylor porte sur notre société un regard critique et la dépeint comme un monde en décadence.

Un projet écologique

Au-delà de la création artistique, les sculptures de Taylor répondent à la volonté d’agir en faveur de la vie sous-marine gravement menacée. Toutes sont réalisées en béton au pH neutre n’exerçant aucune action physique ni chimique sur l’environnement. Elles offrent une structure stable où la flore et à la faune qui peuvent trouver refuge dans leurs cavités et s’implanter paisiblement. Corail, éponges, étoiles de mer, mollusques, algues et poissons peuplent ces antres nouveaux. Afin d’empêcher un nouveau déferlement touristique, les musées sous-marins sont étroitement encadrés et leur accès est limité et surveillé.

De telles expériences ne pourront certes pas sauver les océans en proie à l’acidification, à la pollution, à la surpêche et au réchauffement climatique, mais les musées sous-marins peuvent jouer un rôle de sensibilisation important. Certains sites comme l’île de Grenade ont progressivement pris des mesures en faveur de la protection de la biodiversité. À Cannes et à Marseille, des partenariats ont été mis en place avec les écoles et les universités et les transformations des sites seront étudiées en temps réel par les scientifiques.

Jason deCaines Taylor affirme vouloir montrer « la façon dont l’interaction humaine avec la nature peut être positive et durable. » Ses créations monumentales sont des mises en garde qui nous rappellent que la nature est capable de reprendre ses droits, mais elles sont surtout un exemple positif et une invitation à soigner notre planète, en conciliant la nature et la beauté.

04/02/2021 - Toute reproduction interdite


L'artiste britannique Jason de Caires Taylor pose à côté de certains de ses moulages grandeur nature à Cancun le 25 février 2010.
Gerardo Garcia/Reuters
De Stéphanie Cabanne