Le contrôle technique obligatoire pour les motos est au point mort. La directive européenne qui devait être mise en œuvre en ce sens à compter du 1er janvier 2022 est pour l'instant suspendue en France, face à la fronde des motards. Ces derniers dénoncent une mesure inutile, dictée par la pression et le seul intérêt des lobbies à Bruxelles.

Par Marie Corcelle

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Retard à l'allumage pour l’instauration du contrôle technique des deux-roues à moteur, initialement prévu à compter 1er janvier 2022, conformément à la directive 2014/45/UE du Parlement européen et du Conseil (en date du 3 avril 2014). Selon ce texte, les règles devraient être les mêmes que pour les voitures : un premier contrôle technique à réaliser dans les six mois précédant les quatre ans de mise en circulation du véhicule (moto, scooter ou autre), puis une révision tous les deux ans. Une mesure à laquelle se sont farouchement opposés les motards en France. Pourquoi ? « Parce qu’elle ne sert à rien », affirme simplement Didier Renoux, chargé de communication de la Fédération Française des Motards en Colère (FFMC). La directive européenne de 2014 justifiait la mise en place du contrôle technique par deux raisons : d'abord le renforcement de la sécurité des motards, et par ailleurs le respect plus strict de l’environnement. Un premier motif très contestable, selon les Motards en Colère, puisque les accidents de moto sont dans l’immense majorité causés par des facteurs autres que mécaniques. « Une étude de la Mutuelle des Motards, réalisée sur un échantillon de 18 000 sinistrés sur la période 2016-2020, a rapporté que seulement 0,4 % des motos se révélaient être dangereuses, et ce pour des raisons liées à l’état des pneus », précise Didier Renoux. De même, une étude réalisée par l’ACEM ( European Association of Motorcycle Manufacturers) en 2021 montre que « moins de 1 % des accidents sont dus à une défaillance technique du deux-roues à moteur ». L’argument sécuritaire ne semble donc guère tenir la route, puisque les défauts des véhicules ne paraissent pas être une cause significative d’accidents.
Concernant l'argument de la sauvegarde de l'environnement, la directive européenne estime que le contrôle technique permettrait d’intervenir pour empêcher la circulation des pots d’échappement trafiqués. En effet, ces derniers seraient plus polluants. Les propriétaires de motos qui ont tendance à recourir à cette manipulation illégale le font, en général, pour être davantage remarqués par les automobilistes, mais surtout pour des raisons « culturelles », en lien avec une certaine image de l'identité des motards, où la moto devrait être forcément plus bruyante. Mais pour cette minorité d'adeptes du bruit, le passage obligé du contrôle technique ne changerait rien, estime Didier Renoux : « Cela prend entre 10 et 30 minutes pour remettre le véhicule aux normes. Le conducteur le fera avant de passer au contrôle technique, et une fois ce dernier réalisé, il repartira avec son véhicule homologué et il le trafiquera à nouveau aussitôt après ».

L'ombre des opérateurs privés du secteur

Pour le responsable de la FFMC, derrière ces arguments assez peu convaincants, il faut y voir une stratégie opérée par les lobbies des opérateurs du contrôle technique auprès des institutions européennes. Des opérateurs privés qui verraient ainsi un moyen efficace et rapide de gagner des parts de marché, par lesquels l’allemand DEKRA. L’Association allemande d'inspection des véhicules à moteur est en effet leader dans son domaine sur le marché européen. Dans la proposition de règlement européen de 2012 (en amont de la directive de 2014) on constate d’ailleurs que Bruxelles se base sur des études menées par… DEKRA. « Ces sociétés gagnaient beaucoup d’argent jusqu'ici, grâce au contrôle technique des voitures, mais leurs profits commencent à diminuer à cause de la santé du marché automobile. Ils tentent d'ailleurs activement d'imposer le contrôle des voitures tous les ans, et non plus tous les deux ans. Et au-delà, ces lobbies essaient surtout de trouver des niches ailleurs, c’est-à-dire d’étendre le contrôle technique à d’autres véhicules », explique Didier Renoux.

Face à la mobilisation de la « communauté » et de la solidarité des motards en France, le décret mettant en œuvre la directive européenne a donc été suspendu par le gouvernement. Ce qui n’a pas manqué de faire monter au créneau des associations écologistes qui avaient tenté un recours contre la décision de l’exécutif, mais sans succès. On peut, au passage, s'interroger sur cette « alliance objective » entre les partis écologistes et les lobbies de multinationales de l’automobile, deux entités d'ordinaire plutôt antagonistes.
La France n’a pas été la seule à émettre des réserves sur cette directive européenne. Les différents États de l'UE peuvent d'ailleurs ne pas l’appliquer si « des mesures alternatives de sécurité routière » sont instaurées en contrepartie. L’Irlande, les Pays-Bas et la Finlande ont ainsi privilégié cette solution. Le gouvernement français devra donc, de son côté, faire des propositions s’il veut suspendre définitivement le décret.

28/01/2022 - Toute reproduction interdite



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