De l’Italie au Portugal et du sud de la France au nord du Maghreb, les mégafeux ont fait des ravages ces dernières années tout autour du bassin méditerranéen. Des incendies puissants, difficilement contrôlables, qui ont des effets dévastateurs sur la faune, la flore et l’activité humaine. Quelles solutions mettre en place pour éviter les risques liés à ces feux hors normes ? Réponses de Sébastien Lahaye, ex-pompier pendant 20 ans et coordinateur du projet Safe, un groupe mettant en réseau des industriels, les collectivités, des pompiers et des scientifiques autour de questions de sécurité.

Entretien conduit par Alixan Lavorel.

Fild : Concrètement, que sont les mégafeux ?

Sébastien Lahaye : En général, on désigne par mégafeux les incendies qui ont une intensité extrême et qui se propagent très vite. Mais ce ne sont pas les seuls critères à retenir pour les qualifier. On a également aujourd’hui des feux qui ont des tailles et des intensités moins importantes, mais qui vont tout de même dévaster un camping ou faire des victimes. En conséquence, la communauté scientifique a établi que l’on peut aussi les faire entrer dans la catégorie des mégafeux. Il y a même une terminologie assez riche à propos de ces derniers : mégafeux, feux extrêmes, grands feux…

Fild : Quelles sont les zones géographiques les plus impactées par les mégafeux ?

Sébastien Lahaye : Ils se manifestent en Europe méditerranéenne, en Australie, en Californie, au Maghreb, en Afrique du Sud … De nombreux pays dans le monde sont impactés par les mégafeux aujourd’hui. Le point commun dans tous ces endroits, c’est l’augmentation de la biomasse combustible. Autrefois, les terrains étaient entretenus régulièrement par l’homme, notamment avec l’agriculture, pendant des décennies voire des siècles. Aujourd’hui, c’est beaucoup moins le cas. La végétation n’est plus « managée » et tenue par l’Homme, à cause de l’exode rural. Tout cela a pour conséquence l’augmentation d’embroussaillement et donc de biomasse inflammable, qui est très vulnérable. Ce manque d’entretien des continuités végétales provoque des incendies gigantesques et difficilement contrôlables, s’il y a un départ de flammes. Cela a été le problème de du Portugal en 2017, de l’Australie l’année dernière, tout comme dans le département du Var cet été, qui est aujourd’hui un immense continuum de forêts avec de la broussaille en dessous.

Fild : Quelles sont les conséquences de ces mégafeux dans les régions touchées ?

Sébastien Lahaye : Elles sont désastreuses pour certaines espèces très sensibles. On a parlé des koalas en Australie ou de certaines tortues dans le Var. Elles n’ont aucune capacité de se protéger ou de s’enfuir. Ces incendies déstructurent la végétation et brûlent le sol sur plusieurs centimètres de profondeur. Si ces incendies se répètent d’année en année, la faune et la flore seront complètement dévastées. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura plus rien derrière, mais on verra apparaître une nouvelle forme de végétation. L’autre élément important à prendre en compte est l’impact sur les activités humaines. L'urbanisation s'est développée à proximité des bois, et on se retrouve avec une imbrication complète des enjeux humains et de la forêt. Ce qui fait qu’on n’a même plus besoin d’avoir à faire face à des mégafeux pour voir les flammes lécher ou détruire des habitations, des infrastructures humaines.

Fild : Doit-on attribuer l’augmentation de ces phénomènes au dérèglement climatique ?

Sébastien Lahaye : Le réchauffement climatique aggrave ces phénomènes de mégafeux en augmentant les conditions météo défavorables, mais il n’en est pas la cause. Les incendies au sein des zones de climat méditerranéen font partie du cycle de la forêt et ont toujours existé. Toutefois, ils étaient auparavant d’origine naturelle, comme la foudre qui tombait sur la forêt. Tout cela brûlait tranquillement pendant plusieurs jours, semaines, voire plusieurs mois lors des feux les plus intenses. Puis la situation revenait à la normale lorsque le feu s’éteignait et le cycle naturel de la forêt reprenait son cours. Désormais, les feux sont plus fréquents et plus violents. Le réchauffement climatique provoque cependant une extension des aires vulnérables aux incendies. Aujourd’hui, il y a des milieux tempérés qui n’étaient pas soumis aux feux et qui vont l’être de plus en plus car la typologie des forêts n’est plus adaptée.

Fild : En tant qu’ancien pompier, craignez-vous l’arrivée de ces nouveaux incendies en masse en France ?

Sébastien Lahaye : Oui, de nouveaux incendies puissants comme les mégafeux sont à prévoir dans les prochaines années dans le sud de la France. L’année dernière, à Martigues (Bouches-du-Rhône), un feu a détruit un peu moins de 1000 hectares – ce qui n’est pas un incendie très important par sa taille -. Le problème, c’est qu’il a ravagé deux campings entiers. C’est significatif de ce qui nous attend dans les prochaines années et qu’il faut bien comprendre : le moindre départ de feu provoque désormais de gros dégâts. Si on n’agit pas, on risque d’avoir des victimes humaines parmi ces incendies dans les prochaines années. Toutefois, en regardant le ratio du nombre d’avions et de l’équipement des pompiers français par rapport à la surface considérée comme « à risques » pour les incendies de forêts, nous sommes l’un des pays les mieux dotés au monde. Malgré cela, même en France, des feux nous échappent.

Fild : Quelles solutions doit-on apporter pour contrer ces phénomènes ?

Sébastien Lahaye : C’est tout l’enjeu des années à venir. On a commis une erreur depuis quelques décennies, à savoir qu’il suffisait de mieux équiper les pompiers en achetant plus de matériel, d’avions, de camions, afin de lutter plus efficacement contre les incendies. Cela ne signifie pas qu'il faut arrêter de leur fournir du matériel, mais on aura beau avoir les professionnels les plus préparés et équipés au monde, le « risque zéro » n’existe pas. Il y aura toujours une conjonction de phénomènes qui fera que les pompiers éteindront le premier feu, le dixième, le centième et ainsi de suite. Mais au bout d’un moment, les capacités seront dépassées, et ils ne pourront plus lutter. Le réel objectif est d’investir le champ de la prévention. Il faut s’intéresser au forest management et accepter d’exploiter les forêts, non pas pour les endommager ou les raser, mais pour les entretenir afin d’éviter les feux de masse. Ensuite, le second enjeu serait d’avoir des habitats à proximité des forêts qui soient protégés des feux. D’avoir des campings qui puissent également, via des murs d’enceinte ou des dispositifs d’aspersion, ne pas être rasés de la carte au premier incendie. Enfin, le dernier objectif est celui de la sensibilisation de la population. Touristes et locaux doivent être également préparés, et savoir comment réagir s’ils sont menacés par des feux de forêts.

17/09/2021 - Toute reproduction interdite


Un Canadair de lutte contre les incendies largue de l'eau sur un feu de forêt à Carros, près de Nice, le 24 juillet 2017.
© Eric Gaillard/Reuters
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