2,5 millions de Français vivent à l’étranger. Emmanuel Deleau a fait ce choix il y a quatorze ans, en s'installant avec sa femme à Barcelone, où il a créé « La Peña Business Club », un réseau d'entrepreneurs composé aux trois-quarts de Français, et qui essaime aujourd'hui à l'international. Pour lui, la communauté française de l’étranger est un atout pour la France.          

                                                                  Entretien conduit par Francis Matéo

 

GGN : Pourquoi avez-vous créé la Peña Business Club ?

Emmanuel Deleau : Parce que c'est le club que j'aurais aimé trouver quand je suis arrivé à Barcelone : une structure qui donne accès à un écosystème entrepreneurial de confiance. La seule règle pour en faire partie, c'est d'être le numéro un de sa « boîte ». C'est un peu une façon de faire du business de manière différente, en confiance, mais ce n'est pas l'essentiel à la Peña, où la mentalité d'ouverture et de partage compte plus que la finalité. Quand je me suis installé en Espagne, j'avais besoin de partager ma solitude d'entrepreneur avec d'autres personnes qui vivaient la même chose que moi, et cela je ne l'ai trouvé nulle part. Même si nous travaillons en parfaite intelligence et complémentarité avec d'autres organisations, à commencer par les Chambres de Commerce ou Business France. Chacun fait un excellent travail de son côté. Nous ne sommes pas concurrents : nous sommes complémentaires.

GGN : Est-que les Français de La Peña Business Club restent attachés à la France ?

Emmanuel Deleau : Nous avons aujourd'hui 400 membres actifs, entre Barcelone, Madrid, Lisbonne, Majorque et Paris. Le réseau est constitué à 75 % de compatriotes qui se sentent tous fiers d'être Français, je peux vous l'assurer. Mais ce sont simplement des entrepreneurs, souvent parisiens d'ailleurs, qui ont fait le choix de s’installer dans un autre cadre de vie. Beaucoup d'entre- nous continuent d'avoir une activité en France, comme c'est d'ailleurs mon cas, puisque j'ai co-fondé une société d'investissement à Paris, le French Touch Fund, pour investir dans les entreprises qui développent un savoir-faire pour lequel la France a une renommée mondiale, notamment dans le domaine de la gastronomie ou de la mode. J’y ai aussi lancé il y a un an, avec mes 2 amis entrepreneurs parisiens Laurent Moisson et Gilles Attaf, un club d’entrepreneurs et investisseurs qui œuvre pour la réindustrialisation de la France : les Forces Françaises de l’Industrie (FFI). Je travaille donc entre l’Espagne et la France, et je suis loin d'être une exception parmi les entrepreneurs français dans le monde, car l'attachement de cette communauté à la France est bien réel.

GGN : On est loin de l’image de ceux qui fuient le pays pour ne pas être redevables.

Emmanuel Deleau : Il y a trop de raccourcis, voire des clichés. Évidemment, on dit que nous ne payons plus d'impôts en France car nous n'y vivons plus. Mais ce n'est pas toujours vrai. Mon exemple en témoigne, puisque mes entreprises en France payent leurs taxes et participent pleinement à l'économie du pays. Beaucoup d’entreprises créées par des Français installés à l'étranger ont également des salariés Français, étant donné les liens qui amènent à travailler directement avec la France. Et puis il ne faut pas oublier que nous avons renoncé à notre système de protection sociale en nous installant ailleurs. De toute façon, les entrepreneurs Français dans le monde ne demandent rien à la France. Nous sommes même obligés de payer l'éducation en français à nos enfants, mais c'est aussi parce que nous gardons cet attachement, c'est un choix. Et j'irai même plus loin : nous sommes souvent des ambassadeurs économiques de la France depuis nos implantations internationales.

GGN : Comment cela des ambassadeurs ?

Emmanuel Deleau : Quand on fait des affaires, où que l'on soit, on s'appuie toujours sur des réseaux. Et la Peña Business Club en est l'un des meilleurs exemples. Dans le cadre de la cinquantaine de réunions et d’événements que nous organisons chaque année, et qui se poursuivront désormais à travers les rencontres virtuelles que nous avons initié pendant le confinement, il se trouve toujours des interlocuteurs espagnols, portugais ou d’autres nationalités, qui cherchent des partenaires pour développer une activité en France. Et dans ce cas-là, nous sommes évidemment des relais, je dirai même des prescripteurs. Ce que nous faisons dans la péninsule ibérique, d'autres le font aux États-Unis, en Afrique ou en Asie. Si on aide à trouver un fournisseur ou un distributeur en France, cela va donc générer du business, et de cette manière nous participons à ces échanges commerciaux qui échappent certes aux organismes institutionnels, mais qui sont bien réels. Vous voyez donc qu'il est bien trop réducteur de dire que la France ne nous doit plus rien parce qu'on l'a quittée.

GGN : Les Français de l'étranger manquent-ils de considération de la part de l'État Français ?

Emmanuel Deleau : Oui, on a souvent le sentiment d'être effectivement considérés comme quantité négligeable dès lors que l'on choisit de vivre ailleurs, même si les services diplomatiques et consulaires jouent parfaitement leur rôle en cas de besoin, comme par exemple avec les bourses scolaires pour les familles qui se retrouveraient en situation de difficulté. Mais vous savez, comme tout entrepreneur, je n'ai pas l'habitude de quémander, ne serait-ce que de la reconnaissance. Tous ceux qui ont fait le choix de quitter la France assument parfaitement de ne plus compter sur l'État Providence. Pour autant, comme je vous le disais, les Français qui sont installés dans le monde ne coûtent rien à l'État Français, mais peuvent lui rapporter des ressources à travers les activités qu'ils maintiennent en France, tout comme les liens commerciaux qu'ils entretiennent ou suscitent. Je trouve donc que ce manque de considération est regrettable parce qu'on n'exploite pas les atouts de cette communauté française qui reste pourtant attachée à ses racines. En somme, Je trouve qu'il est simplement dommage que la France ne s'appuie pas davantage sur ce réseau des compatriotes internationaux comme sur une sorte de soft-power. Comme ambassadeurs de notre économie et du savoir-faire français, et bien évidemment aussi comme représentants de notre culture.

25/05/2020 - Toute reproduction interdite


Emmanuel et Patricia Deleau (à gauche sur la photo) lors d'un événement de la Peña Business Club à Barcelone
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De Francis Mateo