Le 14 juin prochain, les rues Suisses se teinteront de rose et de violet pour la grève des femmes. Camille Selleger, juriste et membre du collectif genevois pour la grève féministe a répondu à nos questions. Par Peggy Porquet 

 

La première grève des femmes en Suisse remonte aux années 90. Qu'est-ce qui motive les femmes à réitérer une grève près de 30 ans plus tard ?

Grâce à cette grève de 1991, la mobilisation a permis de (re)politiser des milliers de femmes, et la Suisse a connu de nombreuses avancées telles que l’adoption de la Loi fédérale sur l’égalité entre femmes et hommes, le congé maternité fédéral, le « splitting » et le bonus éducatif dans l’AVS (premier pilier de la prévoyance professionnelle en Suisse), le droit à l’avortement, ou encore des mesures de lutte contre les violences domestiques. En 1998, Ruth Dreifuss fut la première femme à occuper la fonction de présidente de la Confédération. Aujourd’hui, nous avons besoin d’un nouvel élan ! Nous sommes toutes exposées au sexisme, aux discriminations, aux stéréotypes et aux violences, sur le lieu de travail, à la maison ou dans la rue. Durant ces vingt dernières années, nous avons assisté à la montée des politiques néolibérales : les services publics ont été remis en cause, les prestations ont été réduites, des secteurs comme la santé ont été soumis à la logique marchande, les conditions de travail et de retraite ont été péjorées. Le dogme économique en vigueur veut maximiser les profits au détriment de l’être humain et de l’équilibre écologique. Les femmes sont les premières à en souffrir en tant que travailleuses précaires, migrantes ou encore mères, souvent seules responsables du foyer et des enfants. Actuellement, outre les inégalités salariales, on estime qu’environ 10% des travailleuses sont licenciées de manière discriminatoire à la suite de leur congé maternité, tandis que 10% serait licenciées ou poussées à la démission durant leur grossesse. Il en résulte que, pour près d’une femme sur cinq, l’annonce de la grossesse signifie pour l’employeur, qu’il envisage de se séparer de son employée. Les femmes âgées se retrouvent aussi souvent précarisées en raison d’un système de cotisation inéquitable qui les défavorise et aboutit à de fortes inégalités entre hommes et femmes au moment de la retraite. Elles touchent en moyenne seulement 63% de la rente moyenne perçue par les hommes.

En quoi la société suisse est-elle considérée comme patriarcale ?

La Suisse reste un pays empreint de culture patriarcale. Il faut rappeler que la Suisse est l’un des derniers pays où des femmes accusées de sorcellerie ont été torturées et tuées (Anna Göldin y a en effet été brûlée en 1782). Le traumatisme subi par des générations de femmes suite à ce génocide a sans doute contribué à leur éviction de la place publique. Les femmes suisses ont obtenu le droit de vote sur le plan national en 1971 seulement, près de 10 ans après la Zambie, l’Afghanistan et la Malaisie, et 27 ans après la France !.

Aujourd’hui encore, les lieux de pouvoir restent largement dominés par les hommes en Suisse.

Voici quelques chiffres :

- 32% de femmes au Conseil national

- 15% de femmes au Conseil d’Etat

- 37% de femmes juges au Tribunal fédéral

- 33% des rectorats des Universités et Hautes écoles dirigées par des femmes

- 26% de femmes aux exécutifs des villes

- 7% des noms de rues honorent des femmes en Suisse romande

La Suisse est-elle un pays à la traine en matière d'égalité hommes-femmes ?

A la traîne des autres pays européens, on peut le dire ! La Suisse a récemment été classée 70e sur le plan de l’égalité hommes-femmes dans un rapport de la Banque mondiale, juste après la Mongolie, la Bolivie et Singapour

L' égalité entre hommes et femmes a été inscrite dans la Constitution en 1981. Malgré cela des déséquilibres demeurent. Quelles en sont les causes ?

Aujourd’hui, selon les chiffres de janvier 2019, les femmes sont en moyenne rémunérées 20% de moins que les hommes en Suisse, soit environ 585 francs de moins par mois. Sur une journée de 8h, cela signifie qu’une femme travaille gratuitement à partir de 15h24, heure choisie comme l’un des moments forts pour la Grève du 14 juin. Les bas salaires concernent plus la population féminine que les hommes. En 2012, près de deux postes sur trois avec un salaire brut mensuel inférieur à 4000 francs étaient occupés par des femmes. A l’inverse, les rémunérations supérieures à 8000 francs brut par mois sont majoritairement l’apanage des hommes (73,5%). La disposition constitutionnelle sur l’égalité entre hommes et femmes (article 8 alinéa 3 Cst) est mise en œuvre par le biais de la Loi fédérale sur l’égalité (LEg), entrée en vigueur début 1996. Elle couvre tous les types de discriminations sexistes au travail (harcèlement au travail, discrimination salariale, licenciement abusif, etc…) mais reste peu utilisée devant les tribunaux. Seules une quarantaine de procédures par année utilisent cette loi comme base juridique (…). La LEg fait reposer le fardeau de la procédure et de la preuve sur la femme : c’est elle qui doit intenter l’action judiciaire et qui doit apporter les preuves de la discrimination subie, ce qui constitue une charge mentale, psychologique et financière supplémentaire pour les femmes. La récente révision de la LEg n’a pas fondamentalement changé la donne : la loi, qui s’appliquera uniquement aux entreprises de plus de 100 employés (soit 46% des travailleurs), ne prévoit aucune sanction pour les employeurs qui discrimineraient les femmes en termes de salaire ! Il conviendrait donc de prévoir des sanctions obligatoires et automatiques basées sur un index qui serait à créer. (…) Enfin, il nous paraît important que l’Etat lance une campagne d’information sur la LEg auprès des institutions judiciaires suisses et des associations de professionnels du droit afin de sensibiliser les futures avocat(e)s et magistrat(e)s sur les questions d’égalité.

En quoi le droit de grève est-il illicite en Suisse ?

L’avocate qui a émis un avis juridique concernant la prétendue illicéité de la Grève dans la presse suisse romande travaille pour les milieux patronaux. Sur son portail, on peut notamment lire « Vous souhaitez mettre en place un plan de licenciement ? Découvrez comment nous pouvons vous accompagner ». La stratégie des milieux patronaux consiste à nier le droit de grève, pourtant inscrit dans la Constitution suisse à l’article 23 alinéa 3, pour faire peur à leurs employées et les empêcher de se mobiliser massivement le 14 juin. Nous, femmes organisées au sein des collectifs pour la Grève du 14 juin, estimons que la Grève des femmes est licite. Ce sont les inégalités salariales, les licenciements des femmes enceintes ou jeunes mères, et le harcèlement sexuel qui sont illicites, par notre grève ! D’ailleurs, les cantons de Vaud et Jura ont déjà déclaré la licéité de la Grève.

Les violences sexistes à l'encontre des femmes ont triplé depuis 1995. Quelles en sont les raisons ?

S’il est difficile de donner les raisons de cette recrudescence, elle n’est certainement pas étrangère à l’essentialisation des femmes et à une certaine culture du viol telle que décrite par la militante féministe française Valérie Rey-Robert. Aujourd’hui, en Suisse, une femme meurt toutes les deux semaines sous les coups de son compagnon. Plus que jamais, il convient d’éduquer les jeunes garçons (et les filles) au sujet de notion de consentement et de liberté sexuelle, mais aussi de leur enseigner que les femmes sont des êtres humains comme les autres, qui disposent des mêmes droits. Enfin, il convient de revoir certaines notions juridiques, comme celle du viol, qui est en Suisse défini uniquement par la pénétration vaginale forcée au moyen du pénis (art. 190 code pénal suisse). Le reste des infractions sexuelles possibles (y compris le viol d’un homme) sont réunies sous l’article regroupant les contraintes sexuelles (Art. 189 code pénal suisse). Là, l’auteur encourt une peine privative de liberté de 10 ans au maximum… ou une peine pécuniaire. Enfin, pour les actes d’ordre sexuel avec les mineurs, la peine de prison maximale prévue est de 5 ans, et peut, là aussi, se muer en peine pécuniaire. A titre d’exemple, le meurtrier de la socio thérapeute Adeline M. a déclaré au sujet des 18 mois avec sursis dont il avait écopé pour viol avec violence lors d’une précédente affaire : « Il n’y a qu’en Suisse qu’on voit des conneries pareilles ! Pour moi, c’était presque une invitation à recommencer. »

Dans le manifeste du collectif de la Grève des Femmes, il est souhaité que l’école soit un lieu d’émancipation et d’éducation à l’égalité, au consentement, à la diversité sexuelle et au respect mutuel. Ce n'est actuellement pas le cas ?

Je pense que le mieux est que je vous livre le témoignage de deux collégiennes (équivalent au niveau lycée pour la France) qui sont membres de notre collectif (elles ont créé un groupe de travail interne au collectif intitulé MEUF – Mouvement étudiant pour l’unité féministe) : « En primaire, l’éducation sexuelle, c’est de la rigolade. Pas de cours sur le consentement, l’homosexualité, la transidentité. Au cycle, [équivalent au lycée en France], ce n’est pas mieux. En plus, les doyens passent dans les classes pour vérifier que les shorts des filles (12-15 ans, donc) ne sont pas trop courts. Si oui, on doit se changer. On apprend à se cacher, parce que nos jambes, nos épaules, notre ventre sont une distraction. Pour qui ? Les élèves masculins ? Ou les profs qui risquent d’être déconcentrés par les jambes d’une enfant de 13 ans ? Ça ne s’améliore pas au collège. Là aussi, on doit s’habiller de manière “appropriée”. Appropriée selon qui, personne ne nous le dit. Et les profs, toute une histoire... Il y a ceux qui font des blagues sexistes ou à connotation sexuelle, et puis on n’a pas d’autre choix que de rigoler, parce que sinon on est “trop sensible”. Il y a aussi ceux qui “frôlent” ou qui s’approchent un peu trop près. Et puis qu’est-ce qu’on peut faire ? Faire un scandale et risquer sa matu [équivalent du bac en France] ? Non merci. Il y a les profs qui nous disent que si on met un décolleté à l’oral, ça ne peut pas faire de mal, alors je mets un col roulé à chaque fois que je dois les voir en tête à tête. Quand on en parle, on nous dit “qu’il est comme ça”, comme si c’était une excuse. Comme si le harcèlement devient acceptable lorsqu’il est assez récurrent. On en rigole, ça devient une running joke : “il préfère les 2003 que sa femme”. Lorsqu’on essaie de se plaindre, rien ne se passe, ou alors juste une petite réprimande. Les profs sont protégés avant tout. Alors que l’école, c’est justement l’endroit où l"on devrait être en sécurité. Que ce soit à la maison, chez des amis, dans la rue, en soirée, on est victime de violences partout. Même à notre âge, toutes les filles ont au moins une histoire de harcèlement ou de violence sexuelle à raconter. Et même à l’école, on ne nous respecte pas. Alors que nous, on est là pour étudier, pas pour se faire humilier. »

A noter que dans plusieurs cantons (dont Vaud, Neuchâtel et Genève), les départements de l’instruction publique ont enjoint les directeurs(ices) d’établissement du secondaire II (niveau lycée en France) de ne pas organiser d’examens de ce jour-là.

23/05/2019 - Toute reproduction interdite


Illustration sur la charge des femmes dans leur quotidien
Marie Hayoz/GrèvedesFemmes
De Peggy Porquet