Alors que les Talibans sont de retour, les femmes afghanes ont peur. Nombreuses sont celles qui, en danger, ont tenté de fuir le pays. Pour celles qui restent et risquent de voir disparaître tous leurs droits, l’angoisse de ne pouvoir continuer leurs études ou leur travail, et d’être mariées de force, est bien réel.

Reportage de Sara Saidi

 

Depuis plusieurs jours, sur les réseaux sociaux circulent des vidéos montrant des Afghanes en train de manifester pour le respect de leurs droits : « La violation des droits des femmes c’est la violation des droits humains », « On ne reviendra pas en arrière » ou encore « nous ne sommes pas les mêmes qu’il y a 20 ans », écrivent-elles sur leurs pancartes. « Liberté, liberté » entend-on également crier. Un courage qui force au respect tant les risques sont grands pour ces femmes. Le Samedi 4 septembre, à Kaboul, les Talibans ont ainsi cherché à empêcher une manifestation : une autre vidéo montre d’ailleurs la journaliste afghane Rabia Sada blessée. Les Afghanes dénoncent l’usage de la violence par les Talibans pendant la manifestation.

Un retour en arrière de 20 ans

« L’avenir est sans espoir », soupire Setareh*. Depuis la reprise de Kaboul par les Talibans à la mi-août, cette afghane de 36 ans, réfugiée en France depuis 4 ans s’inquiète pour sa famille et ses amis : « J’ai réussi à contacter une amie, je lui ai demandé ce qu’elle faisait, si elle travaillait, elle m’a répondu qu’elle était à la maison. (…) Moralement c’est un coup dur. Je suis préoccupée pour mes amis, pour ma famille là-bas », ajoute-t-elle.

Attentats ciblés, attaques dans les hôpitaux et les universités… Setareh est partie d’Afghanistan à cause de l’insécurité qui y régnait ces dernières années : « À cette époque, les Talibans n’avaient même pas le pouvoir entre leurs mains, alors imaginez ce qu’ils peuvent faire avec ! », s’angoisse-t-elle. Le retour des Talibans fait en effet craindre aux Afghanes un renvoi en arrière. Le mouvement prône en effet une version ultra-rigoriste de la loi islamique. Entre 1996 et 2001, sous leur régime, les femmes ne pouvaient se rendre sans un homme de leur famille dans un magasin, elles devaient porter la burqa et il leur était interdit d’étudier. « Les Talibans ont une expression qui dit : « La femme est, soit à la maison soit dans une tombe », explique Sadiqa 45 ans, elle aussi réfugiée.

Setareh rappelle également que les femmes seules, sans père, sans frère et sans mari sont en danger : « Elles risquent d’être mariées de force à un Taliban », affirme-t-elle. En effet, dans certaines provinces, les nouveaux dirigeants feraient du porte-à-porte pour lister les filles à marier. Si ces mariages forcés ont effectivement lieu, « il s’agit d’asservissement sexuel, et non de mariage. Forcer les femmes à l’esclavage sexuel sous le couvert du mariage constitue à la fois un crime de guerre et un crime contre l’humanité », écrivait Vrinda Narain, professeure agrégée à la faculté de droit de l’Université Mc Gill à Montréal dans The conversation le 17 août dernier.

« Les Talibans ne respectent pas le travail des femmes »

Setareh redoute que tout le travail effectué pas-à-pas pendant 20 ans, soit effacé en peu de temps. Après le premier régime taliban, « il a fallu discuter, expliquer leur droit à chacune de ces femmes et à leur famille. Petit à petit, on a réussi à leur faire oublier tout ce qu’on leur avait dit avant. On a mis 20 ans à mettre un petit peu d’ordre. Mais la première fois, en seulement cinq ans, les Talibans avait déjà réussi à tout détruire. Comment ne pas avoir peur ? », s’interroge-t-elle.

Alors que ces dernières années les étudiantes afghanes pouvaient suivre des cours à l’université avec leur homologues masculins, les Talibans viennent de décréter la non-mixité, celle-là même qui, il y a 20 ans, les avait empêchées de poursuivre leurs études. Les étudiantes devront également se couvrir le visage : « Les femmes qui sont aujourd’hui éduquées, celles qui sont ingénieures, vendeuses, journalistes…Celles qui ont construit quelque chose dans la société, elles, elles ont tout perdu et voient leur vie en danger », regrette Setareh. « Ce sont des femmes dont on peut respecter le travail mais les Talibans ne respectent pas le travail des femmes ».

Un discours moins radical sur fond de crise économique

Suite à la prise de Kaboul, la monnaie afghane a été dévaluée de 6%, alors que le pays subit déjà une crise économique importante et qu’une partie de la population est menacée par la famine. Pour Setareh, la mise au ban des femmes ne va pas aider à l’amélioration de la situation économique de la population : « Quand on dit à une coiffeuse qu’elle ne peut plus exercer que chez elle c’est-à-dire dans son cercle familial, si cette femme n’a pas d’aide financière elle ne va pas pouvoir tenir économiquement », s’inquiète-t-elle.

Selon elle, si le discours des Talibans semble moins radical pour le moment, cela ne sert qu’à rassurer la communauté internationale. Le régime a en effet besoin de l’aide internationale et du programme alimentaire mondial. Des propos que confirme Sadiqa : « Ils veulent montrer une bonne image aux occidentaux mais aussi au peuple, pour avoir le soutien de ceux qui sont le moins éduqués » affirme-t-elle.

* Le prénom a été changé

07/09/2021 - Toute reproduction interdite


Des étudiantes afghanes à qui il était interdit d'étudier sous le régime des Talibans, regardent un jeu de société dans leur classe au centre Achiana de Kaboul, le 31 juillet 2005.
© Reuters
De Sara Saidi