Ancien Grand Reporter du quotidien français Libération, Jean-Pierre Perrin analyse les effets du récent retrait américain de l'accord nucléaire sur le gouvernement iranien

Comme on pouvait s’y attendre, la décision de Donald Trump de déchirer l’accord sur le nucléaire a provoqué des frictions sur la scène politique iranienne. L’occasion était trop belle pour les adversaires du président Hassan Rohani, qui s’emploient à le déstabiliser depuis sa réélection en juin 2017, de l’attaquer pour avoir accepté un compromis qu’ils affirment avoir toujours récusé. L’ayatollah Ahmad Jannati, le président de la puissante Assemblée des experts (l’institution chargée de désigner le Guide de la révolution et, le cas échéant, de le révoquer), l’a ainsi sommé « de présenter des excuses au peuple pour les dommages causés par l’accord nucléaire » et de donner sa démission. Mais l’exercice était convenu. « Des chiens qui aboient parce qu’ils ne mordent pas », a résumé un observateur iranien. En réalité, le retour des sanctions a soudé - du moins en façade - le régime de Téhéran davantage qu’il ne l’a fragmenté. Pour au moins trois raisons :

- Parce que la menace des Etats-Unis d’asphyxier économiquement l’Iran fait peur à l’ensemble des factions, y compris aux plus radicales quand bien celles-ci ont brûlé un drapeau américain en plein Majlis (Parlement).

- Parce que régime, confronté à une situation économique et sociale désastreuse, n’a pas d’autre alternative que d’essayer de sauver l’accord à travers une entente avec les pays européens.

- Parce que la signature de cet accord à Vienne, le 14 juillet 2015, a engagé l’ensemble du régime islamique, pas seulement les « modérés ».

A lire les déclarations des factions les plus dures, on pourrait penser que l’accord sur le nucléaire a été une pomme de discorde entre les réformistes et les révolutionnaires ou « assoulgarayan » (principalistes ou fondamentalistes). En réalité, non. Contrairement aux apparences, la décision de Téhéran d’abandonner son programme nucléaire militaire a fait l’objet d’un consensus au sein du régime. Dès 2003, les dirigeants iraniens se sont posés ouvertement la question : l’Iran doit-il renoncer définitivement à la bombe atomique ? Le régime islamique avait envisagé de se doter d’une telle arme pendant la guerre Irak-Iran suite aux attaques chimiques lancées en 1987 par Saddam Hussein contre les villes iraniennes de la frontière et parce qu’il était suspecté de se doter clandestinement d’un programme nucléaire à caractère militaire. Un débat s’est donc engagé au sein du régime. Les termes en étaient les suivants : l’arme nucléaire nous rendra-t-elle plus fort ? Il fut établi une comparaison avec le Pakistan, seul pays musulman à la posséder. Détenteur de 18 ogives, il n’était pas devenu plus puissant pour autant. La réponse fut donc que l’arme nucléaire n’était pas nécessaire. Le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, donna son accord à cette option. C’est grâce à ce consensus au sein du régime que les négociations ont pu commencer. Puis recommencer, après une longue rupture sous le président Mahmoud Ahmedinejad, le Guide Khamenei prenant lui-même l’initiative d’ouvrir un canal secret de négociations avec les Américains dans le sultanat d’Oman en 2012-2013.

Le consensus ne signifie pas pour autant qu’il n’y ait pas eu de discordes au sein du régime sur la question des négociations qui reste essentiellement un sujet de politique intérieure. Dans les faits, cette dernière peut se résumer, depuis la mort de l’imam Khomeiny, en juin 1989, à un interminable affrontement entre deux des fondateurs de la république islamique, le défunt Ali Akbar Hachemi-Rafsandjani (qui fut président de 1989 à 1997 et est mort en janvier 2017), et le Guide Ali Khamenei. La question du nucléaire est donc restée l’otage de cette rivalité entre deux hommes mais aussi deux lignes très différentes : il ne fallait donc surtout pas qu’un éventuel accord profite au clan Rafsandjani. Avec l’élection de Hassan Rohani, l’objectif fut plus facile à atteindre : car s’il est un des héritiers de Rafsandjani, il a eu aussi de bonnes relations avec Khamenei – semble-t-il moins maintenant. Ce n’est donc pas un hasard, si c’est l’actuel président qui a bouclé le dossier et permis l’accord de Vienne.

Bien évidemment, lors des prochaines élections législatives, les adversaires de Rohani vont essayer de capitaliser sur ce qu’ils considèrent comme son échec. Mais pour le moment, le régime reste globalement uni, comme cimenté par les sanctions. Il faut dire qu’il navigue sur un bateau qui prend l’eau en même temps qu’il est confronté à des menaces de tempêtes. La situation intérieure est des plus mauvaises et risque encore de s’aggraver : la chute des investissements étrangers va faire bondir le chômage et celle des exportations de pétrole pénaliser toute une économie déjà mise à mal par une gestion ahurissante – une politique ultra-libérale dans un pays où 60% de l’économie (selon Rohani lui-même) est contrôlée par les pâsdâran, les fondations pieuses ou révolutionnaires. Sans parler du dérèglement des banques – on estime à 22 millions le nombre de comptes anonymes.

Il est difficile de parier sur un risque de soulèvement généralisé, d’autant plus que les forces de sécurité maillent le pays et que la répression est des plus efficaces. Mais le régime devra faire avec une population qui n’a plus aucun espoir dans ce qu’il puisse lui apporter une solution à ses problèmes. Il lui faut donc bien rester soudé.

24/05/2018 - Toute reproduction interdite.


Le président iranien Hassan Rouhani tient le Coran alors qu'il est assermenté pour un nouveau mandat, au Parlement de Téhéran, Iran, le 5 août 2017.
De Jean-Pierre Perrin