Interviews | 19 février 2020

Les entreprises doivent-elles répondre aux injonctions religieuses ?

De GlobalGeoNews GGN
7 min

Youssef Chiheb est professeur associé à l’Université Paris XIII-Cité Sorbonne, Directeur de recherche au Centre Français de Recherche sur le Renseignement,  spécialiste de l’islam de France et de l’islam politique. Il revient sur l’expansion du marché communautariste islamique en France.

                                                Propos recueillis par Souleiman Sbai.  

GGN : Comment se porte le marché ethnique/religieux dans le domaine vestimentaire et alimentaire en France ? Quel est son avenir ? 

Youssef Chiheb : Tout d’abord, on ne parle pas de marché ethnique, mais plutôt d’un marché communautariste, sur fond de marqueur religieux ou identitaire, qui tend à s’affirmer par la tenue vestimentaire, la consommation de produits alimentaires, labélisés Halal, et à affiner l’émergence d’un séparatisme religieux, dixit Emmanuel Macron. Cependant, le commerce n’a ni couleur, ni religion. Les opérateurs économiques considèrent, à tort et à raison, la communauté musulmane à forte religiosité, comme une niche économique en pleine expansion. Le choix des deux secteurs économiques n’est pas neutre, dès lors où qu’il s’agit d’un marché de près de vingt millions de consommateurs en Europe générateurs de plus de valeur pour les multinationales. Les deux secteurs économiques enregistrent une croissance fulgurante. Les grandes enseignes de distribution, pour ce qui est de l’alimentaire, ont développé, depuis des dizaines d’années, une véritable stratégie de marketing offensive où le musulman est avant tout un consommateur. L’analogie est flagrante entre les produits Bio et les produits dits Halal. Il en va de même pour la restauration rapide, la filière de la viande et les produits cosmétiques.

GGN : Les islamistes se servent - ils de multinationales, notamment dans l'industrie vestimentaire afin d'étendre leur influence ? 

Youssef Chiheb : La problématique est plus complexe et plus subtile. On peut penser qu’il y a une relation dialectique. D’un côté, certaines multinationales, notamment les anglo-saxonnes, n’ont pas la même vision ni la même définition de la laïcité ou du rapport à l’Islam. Le principe du marketing pragmatique prend le dessus sur les valeurs éthiques ou politique. De l’autre côté, les islamistes utilisent les réseaux sociaux, l’arme fatale du boycott et la préférence communautaire pour orienter le marketing vers des paradigmes irrationnels : le blasphème ou les poursuites judiciaires. Les pays du Golfe et la Turquie ont massivement investi dans le secteur de l’habillement et offrent des opportunités fiscales pour orienter le marché Halal vers deux déterminants : le dumping et la contrefaçon. Des grosses usines s’installent au Bangladesh pour la contrefaçon des produits de masse (Jeans, baskets et t-shirt) avec une nouvelle norme, imposée par la puissante organisation de la conférence des pays Islamiques, contrôlée par des hommes d’affaires ayant prêté allégeance aux Frères Musulmans ou à la mouvance wahhabite.

GGN : Le "marketing islamique" adopté par certaines grandes marques répond-il uniquement à une logique financière, ou est-ce un acte politique répondant aux revendications d'une communauté ? 

Youssef Chiheb : Sans être catégorique, on peut dire que le marketing islamique est inscrit, à la fois, dans l’une et dans l’autre. Comme je l’ai rappelé, en réponse à votre première question, l’économie s’est mondialisée dans le sens où les barrières idéologiques ou éthiques n’ont plus lieu d’être. La logique financière, le profit et la conquête de nouveaux marchés s’imposent comme nouveaux paradigmes dans le commerce mondial. Dans certains pays, des entreprises fabriquent, pour caricaturer, dans leurs chaînes de production des produits islamiques (foulards, hijab, niquab, burkini…) et des produits « haram » orientés aux marchés occidentaux.

GGN : Ce qui peut être perçu en France comme une atteinte à la laïcité ou aux droits des femmes - on pense notamment à l'affaire Décathlon - semble être davantage accepté et normalisé dans les pays anglo-saxons. Peut-on parler de spécificité française ? 

Youssef Chiheb : Le débat en France s’est hystérisé autour de la définition de la laïcité et aux atteintes aux droits des femmes. Comme vous l’avez si bien dit, c’est une spécificité française. Nous assistons en France à un choc de civilisations, de valeurs et de dogmes. Un antagonisme où les enjeux sociétaux se confondent avec les enjeux politiques. La France dispose d’un arsenal juridique pour protéger la laïcité dans sa définition républicaine, et plus récemment, le législateur a orienté la loi vers davantage de protection des femmes contre le sexisme, la subordination ou le féminicide. En revanche, la France doit pendre conscience que le combat contre l’islamisme est ailleurs. Le président de la République a défini, dans son discours de Mulhouse en date du 18 février 2020, le vrai périmètre de l’action de l’Etat qui doit apaiser la société et déconstruire les origines des conflictualités et des radicalités. La république est garante de l’équation entre la liberté et la laïcité, entre les devoirs et les droits.

GGN : Il y a un an, des internautes et militants ont appelé au boycott de Nike après la commercialisation de baskets jugées offensantes ou ils y voyaient le nom de ‘Allah’ sous les semelles, et il y a plusieurs années, l'équipementier s'est vu contraint de retirer 37 000 paires pour une affaire similaire. Les entreprises doivent-elles se soumettre à des revendications religieuses ? 

Youssef Chiheb : La société américaine vend plus de quarante millions de paires de baskets par an dans ce que l’on peut appeler le monde musulman. Le retrait de 37000 paires est plus un coup de communication et de marketing qu’une prise de position politique ! En principe les entreprises ne doivent pas se soumettre aux injonctions religieuses ou philosophiques. Seuls les Etats sont en capacité d’interdire tels ou tels produits à être commercialisés à l’intérieur de leurs frontières. Mais dans la réalité, les entreprises disposent de lobbys puissants, d’experts en droit commercial et de caisses noires pour flexibiliser les réticences des Etats. En définitive, les entreprises et les multinationales sont des entités invertébrées qui s’acclimatent aux matrices idéologiques sociétales ou religieuses. Elles cherchent également à conquérir des parts de marchés dans un univers où la concurrence est féroce où le darwinisme économique est la règle : s’adapter ou disparaître. Face à un marché de près de deux milliards de consommateurs, il est de plus en plus difficile pour la morale, l’éthique de réguler les règles économiques. La crise autour du réchauffement climatique témoigne du triomphe du capitalisme libéral sur les valeurs philosophiques ou existentielles.

 

20/02/2020 - Toute reproduction interdite

 


Un conférencier intervient lors d'un séminaire pour les employés à l'hôtel Al Meroz à Bangkok, Thaïlande, le 29 août 2016
Chaiwat Subprasom/Reuters
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