Des réformes entreprises par les Émirats arabes unis (EAU), les médias occidentaux n’ont souvent retenu que les autorisations concernant la consommation d’alcool et le concubinage. Il s’agit cependant d’une véritable révolution silencieuse, inspirée du modèle laïc français. Celle-ci porte aussi sur le mariage, le divorce, l’héritage. Sans oublier le business : dorénavant les étrangers peuvent détenir la totalité du capital d’une entreprise.       

Par Ian Hamel, de retour de Dubaï

Moufide Bouchibi, recherché depuis plus d’une décennie par la justice française, doit rendre des comptes devant un tribunal à Bordeaux. C’était l’un des barons tricolores du cannabis. Selon l’office antistupéfiants (Ofast) son chiffre d’affaires était estimé à 70 millions d’euros par an. Longtemps planqué au Maroc, puis en Algérie, Moufide Bouchibi s’était réfugié à Dubaï. Arrêté le 21 mars, les Émirats l’ont remis à la France le 12 mai dernier. Avant lui, c’est Hakim Berrebouh, dit « Marcassin », une autre figure du trafic de stupéfiants du sud de la France, qui s’est fait coincer à Dubaï en sortant d’un quartier résidentiel. Quant à Abdelmoumen Ould Kaddour, l’ancien PDG de Sonatrach, le géant pétrolier algérien, réfugié au Qatar, interpelé lors d’une escale à Dubaï, il est revenu les menottes aux poignets le 4 août dernier à l’aéroport d’Alger. Le message envoyé par Abou Dhabi est clair : le pays ne servira plus de refuge aux voyous et aux escrocs poursuivis dans leurs pays.

Ce n’est pas le seul signe positif envoyé par ce pays du Golfe. Depuis le 1er juin 2021, les étrangers peuvent créer et détenir la totalité du capital d’une entreprise. Jusqu’à présent, une loi limitait à 49 % la part de capital que pouvait posséder un étranger. La réforme doit permettre, selon Abdallah ben Touq Al-Mari, ministre de l’Économie, d’améliorer la position des EAU comme « destination attrayante pour les investisseurs, les entrepreneurs et les talents étrangers ». Avant cette réforme, les Émirats arabes unis étaient déjà en 2020 au seizième rang des pays favorisant le business. « Avant la Covid, j’étais toutes les deux semaines aux États-Unis, en France ou à Singapour. Avec l’épidémie je n’ai pas pu bouger et je n’en ai pas eu vraiment besoin. Car la notoriété des Émirats est maintenant solidement établie », assure Yann Mrazek, managing partner de M/HQ, une plateforme multi-services qui se présente comme « l’un des principaux fournisseurs d’entrée sur le marché du Golfe ». « Qu’il s’agisse d’entreprises cherchant du capital ou d’entrepreneurs qui veulent installer leur holding aux Émirats. Dubaï attirait déjà des entreprises de l’Est africain, nous voyons arriver des Égyptiens, des Marocains », ajoute cet ancien international de basket du haut de son double mètre.

Les filles ne sont plus pénalisées

Dans le nouveau code civil des EAU, l’article 13 stipule que la loi applicable dans le pays où le mariage a été conclu est dorénavant applicable aux Émirats en cas de divorce ou de séparation. Il en est de même, en cas de décès, concernant les droits de succession. Cette disposition peut paraître évidente pour un Occidental. Mais dans ce pays du Golfe, 88,5 % de la population est étrangère, venant d’Asie du Sud et du Sud-Est, du Moyen-Orient, d’Europe. Or, jusqu’à présent, les étrangers, comme les autochtones, devraient respecter des règles extrêmement conservatrices, le pays appliquant la charia. Dorénavant, les étrangers échappent aux lois islamiques. La presse étrangère a surtout mis l’accent sur l’autorisation de consommer de l’alcool dès l’âge de 21 ans, et pour les couples, la possibilité de vivre ensemble sans être mariés. « Concubinage, alcool : les Émirats arabes unis autorisent plus de libertés personnelles », titre Atlantico. Slate se focalise sur les mêmes thèmes : « Les Émirats arabes unis autorisent la consommation d’alcool et le concubinage ». C’est effectivement de belles avancées. Même la Tunisie ne va pas aussi loin en ce qui concerne l’égalité d’héritage et le concubinage.

En fait, cette réforme du code pénal va beaucoup plus loin. Ce n’est pas une simple mesurette pour rassurer les Occidentaux. Dorénavant, les filles hériteront d’autant de parts que leurs frères, et non plus de la moitié, comme c’est le cas dans tous les pays musulmans. Les crimes d’honneur seront sanctionnés de la même façon que pour tout autre type d’agression. Alors qu’ils échappaient souvent aux sanctions. La tentative de suicide, interdite par la loi islamique, est dépénalisée. Elle donnait lieu autrefois à des poursuites judiciaires. Et surtout, les étrangers, neuf fois plus nombreux que les Émiratis, peuvent bénéficier d’une loi personnelle leur permettant de choisir s’ils veulent répondre à la législation du pays d’origine ou à celle du pays d’adoption.

Neuf femmes au gouvernement

Résultat, les EAU entrent à présent dans les vingt premiers pays en matière de tolérance et de coexistence. Les femmes occupent 66% des emplois du secteur public et 30 % se retrouvent à des postes de direction associés à des rôles décisionnels. Plus modestement, les femmes représentent 10 % des chefs d’entreprises et 15 % des conseils d’administration des chambres de commerce et d’industrie. Enfin, le gouvernement des EAU compte neuf femmes. The Emirates Policy Center (EPC), le principal think tank des Émirats, a été fondé par une femme, Ebtesam al-Ketbi, par ailleurs professeur de science politique à l’université des EAU. Elle est membre de la Commission consultative du Conseil de coopération du Golfe. Elle s’est impliquée lors du récent conflit entre Israël et le Hamas, déclarant qu’il ne s’agissait pas d’une guerre entre les Israéliens et les Arabes, mais d’un affrontement entre Israéliens et Palestiniens. Une “nuance“ qui a fait bondir les tenants d’un islam plus radical.

Toutefois, toutes les lois n’ont pas été chamboulées d’un coup de baguette magique. L’homosexualité n’est pas ouvertement tolérée et les manifestations publiques d’affection sont toujours passibles de prison. Pour les Émiratis, la polygamie n’a pas non plus été abolie. Quant à la liberté d’information et à la possibilité de remettre en cause le pouvoir politique, il reste toujours beaucoup à faire. « Malgré tout, la population peut donner son avis assez librement. Elle exprime d’ailleurs son mécontentement dans certaines émissions de radio très écoutées. Je peux vous assurer que les responsables mis en cause viennent s’expliquer », assure Mohamed Jalal Alrayssi, directeur général d’Emirates News Agency.

03/09/2021 - Toute reproduction interdite


Des clients déjeunent après que Dubaï ait pour la première fois autorisé les restaurants à fonctionner librement pendant les heures de jeûne du Ramadan à Dubaï, le 2 mai 2021.
©Abdel Hadi Ramahi/Reuters
De Ian Hamel