La semaine dernière, les Émirats arabes unis ont réussi à placer leur sonde spatiale « Amal » (« Espoir » en français) en orbite autour de Mars. Ils deviennent ainsi le premier État arabe à réaliser un tel exploit. Retour sur un pays souvent présenté comme la « petite Sparte », la nouvelle « République de Venise » ou encore le « Hong Kong du Moyen-Orient ».

    L'analyse de Roland Lombardi

 

La mise en orbite de « Amal » autour de Mars coïncide avec le 50e anniversaire de l'unification, lors du retrait britannique, des sept émirats - Abou Dhabi, Ajman, Dubaï, Fujaïrah, Ras al-Khaïmah, Sharjah et Oumm al-Qaïwaïn. - au sein de la fédération des Émirats arabes unis. C’est à la fois une victoire technologique et politique.

Nommés par le passé les États de la Trêve sous l'Empire britannique, les Émirats arabes unis (E.A.U.), en bordure du golfe Persique, ont une superficie totale d’environ 83 000 km2.

Comme ses voisins, les Émirats ont eu la chance d’être dotés d'immenses ressources en pétrole et en gaz. Mais à la différence de l’Arabie saoudite et bien avant le Qatar, ses dirigeants avisés ont su diversifier leurs ressources et leurs activités économiques en se tournant vers le commerce, la finance, l'immobilier, le trafic aérien, le tourisme de luxe, les zones franches, les médias, les ports francs, le transit, l'enseignement, la culture, la haute technologie, la recherche scientifique et même le développement durable (notamment l’énergie solaire et le recyclage et la désalinisation de l’eau). Il en a résulté un développement économique conséquent et non exclusivement basé sur les seules rentes pétrolière et gazière donnant au pays l’allure d’une sorte de Hong Kong version moyen-orientale. Les 10 millions d'habitants (avec une proportion de 8 étrangers - travailleurs immigrés originaires principalement d’Asie du Sud-est - sur 9 habitants) jouissent ainsi d'une qualité de vie certaine.

Chacun des émirats possède sa propre administration et est gouverné par un émir qui conserve l'autonomie de gestion des ressources de son émirat.

Le Conseil Suprême des Émirs est la plus haute autorité de la Fédération. Il cumule les pouvoirs exécutif et législatif. En pratique, le président est toujours un membre du clan al-Nahyan d'Abou Dhabi (la capitale) et le vice-président ainsi que le premier ministre sont de la tribu al-Maktoum de Dubaï. Le Conseil National Fédéral est composé de 40 membres dont 20 sont nommés par le président et 20 sont élus, chaque émirat ayant un nombre de représentants équivalent à son poids démographique. Leur mandat dure deux ans et les fonctions de ce conseil sont uniquement consultatives.

De ce système découle une certaine forme de paternalisme d’État dont la base est l’art subtil du consensus qui se traduit tant au niveau politique que sociétal.

La petite Sparte du Golfe ?

A l’inverse du Qatar voisin, les Émirats sont dotés d’une force armée de 65 000 professionnels et de forces spéciales compétentes, bien équipées et très bien formées. Le budget de la Défense est de 14,3 milliards de dollars en 2015, soit 5,34 % du PNB, soit en proportion, l’un des plus élevés du monde.

Abou Dhabi a tissé de bonnes relations avec ses alliés occidentaux dans le domaine militaire. L’armée émiratie a coopéré avec les forces occidentales afin de libérer le Koweït en 1991 et a participé à de nombreuses missions de l’ONU ou des opérations aux côtés des États-Unis en 2003 ou à partir de 2014, contre Daesh, ainsi qu’au Yémen avec son allié saoudien, puis en Libye avec les Égyptiens.

Les E.A.U. sont membres du Conseil de coopération du Golfe et ont signé de nombreux accords de défense et de coopération militaire notamment avec la France et les États-Unis, qui lui fournissent aides et matériel militaires haut de gamme.

Une nouvelle République de Venise au Moyen-Orient ?

Depuis quelques années, la diplomatie d’Abou Dhabi est très active dans le monde arabe. Les Émirats se positionnent à la pointe des contre-révolutions arabes comme en Égypte où ils soutiennent le président Sissi et se présentent partout comme le fer de lance contre le terrorisme, l’islam politique et jihadiste. En Libye, Abou Dhabi appuie le maréchal Haftar par le biais de conseillers, de forces spéciales, de drones de combat et d’appuis aériens. Il convient de souligner que les Émiratis soutiennent et arment des milices salafistes « madkhalistes » sur place ou au Yémen. Les « madkhalistes », tirent leur nom du cheikh saoudien Rabee al-Madkhali, et sont un courant salafiste « quiétiste » qui prône « l’obéissance absolue au gouverneur » et l’allégeance au pouvoir, quel qu’il soit. En théorie, ce courant ne doit pas faire de politique mais en réalité, le pas est souvent franchi là où les intérêts émiratis le demandent.

Quoi qu’il en soit, les E.A.U. sont à la tête de l’alliance constituée de l’Égypte de Sissi et de la « nouvelle » Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane (MBS) pour s’opposer à l’axe Qatar-Turquie, chantre de l’islam politique des Frères musulmans.

En attendant, le ministre de la Défense et prince héritier d’Abu Dhabi Mohammed ben Zayed (MBZ) reste le mentor de MBS et les E.A.U., le modèle de gouvernance. Soit un savant mélange de société ouverte, de libéralisme économique et d’autocratie !

Les inquiétudes de MBZ…

Grâce à ses réserves estimées à environ mille milliards de dollars et surtout à la diversification de son économie, les E.A.U. sont peut-être le pays du Golfe qui a le moins souffert de l’effondrement du prix des hydrocarbures et de la pandémie. MBZ s’est dernièrement rapproché de la Chine. En 2018, les Émirats furent le premier pays du Golfe à signer un partenariat stratégique officiel avec la Russie. Ils ont d’ailleurs été les premiers dans la région à rouvrir une ambassade à Damas dans la foulée. Son alliance et la paix signées avec l’État hébreu dans le cadre des « Accords d’Abraham » (avec Bahreïn, le Maroc et le Soudan), officialise des relations anciennes et discrètes avec Jérusalem et ouvre de nouvelles perspectives commerciales et stratégiques aux E.A.U.

En revanche, la « déclaration d’Al-Ula », initiée par Riyad[1], qui acte la fin de la crise avec le Qatar, suscite la réticence d’Abu Dhabi. Si les Émirats ont rejoint l’initiative, il n’en reste pas moins que leur homme fort, Mohamed Ben Zayed, davantage à la manœuvre que MBS dans le farouche affrontement idéologique et géopolitique qui l’oppose à Doha et l’émir Tamim, est clairement méfiant. Le prince héritier émirati cache mal son inquiétude de voir son poulain MBS infléchir ses positions dans la région ou pire, perdre en influence - au profit de son père et de ses opposants dans le royaume - sur certains dossiers régionaux comme la Palestine, la Turquie ou la Libye. MBZ espère que cette « réconciliation » est passagère, le temps que le prince héritier saoudien consolide son pouvoir à Riyad en montrant patte blanche à Washington. Car en attendant, le départ du président Trump - réaliste et soutien inconditionnel des hommes forts dans la région - et l’arrivée d’une administration Biden, plus idéologue et très hostile à l’égard des autocrates, posent problème à MBZ. Fin janvier, Biden a d’ailleurs temporairement suspendu les ventes d’armes américaines à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis… MBZ (comme Sissi et MBS) garde un souvenir amer de l’époque Obama. Or, la composition du gouvernement Biden, avec un grand nombre de personnalités présentes lors de l’accord sur le nucléaire iranien et surtout des soutiens avérés de l’islam politique des Frères musulmans, annonce une « 3e administration Obama ». MBZ sait également qu’en matière de guerre de l’information, il accuse un retard notable par rapport au savoir-faire qatari. D’autant plus que Doha jouit d’une bonne image et de lobbyistes influents au Congrès, auprès des équipes du nouveau président américain et des Démocrates…

Pour résumer, le nouveau locataire de la Maison-Blanche est en train de donner un répit et un second souffle aux mollahs de Téhéran, au Qatar et aux Frères musulmans. C’est somme toute, une très mauvaise nouvelle pour la région…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

[1] https://fildmedia.com/article/les-coulisses-de-la-reconciliation-entre-le-qatar-et-l-arabie-saoudite


Le président égyptien Abdel Fattah al-Sisi salue le cheikh Mohammed bin Zayed al-Nahyan, à son arrivée à l'aéroport international du Caire le 7 août 2018
The Egyptian Presidency/Handout via Reuters
De Roland Lombardi