Quand tous les médias se concentrent sur l'Arabie saoudite et le Qatar, aujourd'hui désunis face au rival iranien, la politique du Golfe semble épouser les velléités des Emirats Arabes Unis, devenus le métronome de la politique régionale. Sans les Emirats Arabes Unis, l'Arabie Saoudite n'envisage de s'engager sur aucun terrain.Pour comprendre les objectifs des Etats du Golfe en 2018, il faut donc observer les actes et la logique historique des Emirats Arabes Unis

Composé de sept émirats, dont Abou Dhabi centre du pouvoir politique et militaire, et Dubaï, épicentre du pouvoir économique et commercial, les EAU ont développé depuis leur création en 1971 un projet simple: construire un voisinage à leur image, c'est-à-dire constitué d'états autoritaires ne tolérant aucune contestation interne et pourvus d'une société mise au pas via la redistribution d'une partie des richesses générées par les hydrocarbures.

Ce projet n'a pas été remis en cause par la montée en puissance des printemps arabes, ni par celle des Frères musulmans en Egypte, ou d'Ennahda en Tunisie. Même constance du point de vue économique, quand les EAU cherchent à recréer à l'échelle régionale ce qu'ils expérimentent à Dubaï: un grand marché basé sur le libre-échange.

Théocratie autoritaire qui s'appuie sur un libéralisme économique, tout est bon pour préserver l' équation émiratie, y compris s'engager à fonds perdus dans la préservation des dictatures. A l'été 2013, appuyant la contre-révolution puis le coup d'Etat de l'armée en Egypte contre le président frériste Mohammed Morsi élu l'année précédente, les Emirats n'hésitent pas à sortir le carnet de chèque. Si l'Arabie Saoudite a promis de compenser les quatre milliards d'aide promis par le Qatar à l'Egypte sous la présidence Morsi, ce sont bien les EAU qui vont régler la note saoudienne et fournir non pas quatre, mais douze milliards d'euros d'aides à l'Egypte pour soutenir à bout de bras le nouveau pouvoir de Sissi.

La ligne rouge des E.A.U : les Frère Musulmans

La raison de ce partenariat est toute simple: La ligne rouge d'Abou Dhabi, ce sont les Frères musulmans, considérés comme le danger suprême pour leur propre modèle de gouvernance. A partir de 2013, les EAU vont faire passer le message en intervenant tout azimut sur la scène égyptienne mais aussi en soutenant le général Haftar en Libye, Nida Tounes en Tunisie, et en s'impliquant aux côtés des Saoudiens au Yémen. Une politique dans la droite ligne de celles des Emirats depuis 30 ans. Dès les années 1990, alors que l'Arabie était contrainte de trouver un arrangement avec les Frères musulmans, les EAU ne se privent pas de réprimer leur branche locale, Al Islah, annonçant ainsi ce que les « Frères » allait subir plus de 20 ans plus tard à l'échelle du Moyen-Orient. Depuis 2011, cette politique régionale a eu pour effet de réduire à néant les espoirs de printemps arabes dans la région, mais aussi de confessionnaliser à l'extrême les conflits locaux, comme au Bahreïn où les populations chiites et sunnites furent séparées artificiellement par les autorités locales dans des villages distincts, avec l'appui d'Abou Dhabi et de ses soldats.

Il semble toutefois qu'il y ait des limites à cette stratégie, comme la décision récente de revenir sur le blocus imposé au Qatar depuis un an en raison de ses accointances économiques avec le rival chiite iranien. Au Yémen, il faudra également observer de près l'issue d'une guerre qui paraît pour l'heure sans fin, les EAU pesant pour une séparation du Sud et du Nord, contrairement à Ryad, favorable à la préservation d'un pays uni depuis 1990.

06/06/2018 - Toute reproduction interdite.


Un garçon est assis sur une partie d'un Mirage des Emirats Arabes Unis qui s'est écrasé dans la ville portuaire d'Aden, au sud du Yémen, le 14 mars 2016.
De Pierre Puchot