Culture | 2 octobre 2019

Les disparus du Liban

De Peggy Porquet
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On estime que 17000 personnes ont été enlevées lors de la guerre civile au Liban (1975 et 1990). Femmes, hommes et adolescents ont été arrachés à leurs familles par des membres de milices libanaises, l’armée syrienne ou l’armée israélienne. La photoreporter Dalia Khamissy documente l’histoire des familles de ces disparus. Un travail poignant à découvrir dans le cadre de la troisième biennale des photographes du monde arabe contemporain à l’Institut du Monde Arabe jusqu’au 24 novembre.  Propos recueillis par Peggy Porquet.

Quelles circonstances vous ont amenée à travailler sur ce projet ?

J'avais 2 ans quand la guerre civile a commencé et 17 ans lorsqu’elle a pris fin. L'un des évènements qui m’ont marquée, à 7 ou 8 ans, fut lorsque mon père a été arrêté à Beyrouth Ouest puis libéré trois jours plus tard, lors d'un échange de détenus. Après la fin de la guerre, j'ai découvert que mon père avait été chanceux. J'ai en effet rencontré différentes personnes dont les proches ont été emmenés de force et qui ne les ont jamais revus. Ils n’ont jamais cessé de les chercher. A la fin de mes études universitaires, avec un diplôme en photographie en poche, je savais que je voulais me concentrer sur la photographie documentaire sociale et raconter l'histoire de gens avec qui j'avais des liens. Mais la guerre civile était trop triste et c’était une phase que je voulais oublier. Nous avons perdu des voisins et des amis pendant les bombardements. Nous avons dormi souvent dans les escaliers du bâtiment ou nous vivions surtout pendant les deux dernières années du conflit. Le quartier où j'avais grandi a presque quotidiennement été pilonné... Nous ne sommes pas allés à l'école durant cette période. Nous avons fui le bruit des obus, lorsque nous étions dans la rue vide pour jouer et passer le temps....

En 2002, je suis partie en Irak et j'ai photographié la vie quotidienne dans les rues de Mossoul et d'autres villages. Deux ans plus tard, j’ai documenté la vie de réfugiés ayant fui l'Irak déchiré par la guerre, bloqués à la frontière avec la Jordanie. Je documentais les guerres des autres, pour d'éviter de creuser dans les séquelles de la guerre du Liban. En 2005, j'ai travaillé comme rédactrice photo pour Associated Press à Beyrouth, quelques mois après l'assassinat de Hariri. Je me suis alors retrouvée totalement impliquée dans les événements du pays, les explosions, les assassinats survenus en 2005, puis la guerre entre Israël et le Liban 2006 l’année suivante. Cette guerre, baptisée “Pluie d’été” a été trop traumatisante et j’ai arrêté de photographier pendant un an. Je me suis rendue par la suite au sud du Liban et j’ai entamé une série de photographies sur des espaces détruits et abandonnés pendant la guerre. Je voulais montrer comment les guerres transforment la vie privée des gens en la rendant publique. C'était pour moi un moyen de guérison après l'agression et la violence dont j'avais été témoin. C'est en 2009 que j'ai décidé que je voulais apprendre les différents récits de la guerre civile. Je me suis souvenue des portraits des mères et des épouses de disparus en 2005 que j’avais réalisé lors de mon passage à AP alors qu’elle se tenaient près du bureau. J’ai décidé de creuser davantage dans la vie des familles des victimes de disparitions forcées. Pendant que le pays traversait une amnésie totale de la guerre et de ses conséquences et que les gens essayaient d'oublier et d'aller de l'avant, ces familles étaient bloquées dans le passé, luttant pour connaître le sort de leurs êtres chers. J’ai entamé mes recherches cette année-là et c'est en 2010 que j'ai fait mes premières photographies sur les disparus du Liban.

Pourquoi l’histoire de la guerre civile n’est pas enseignée dans les écoles ?

L'histoire récente n'est pas enseignée dans les écoles au Liban, parce que les différents décideurs, représentant les différentes communautés, sectes ou religions ne sont pas d'accord sur le contenu, sur qui a commencé la guerre, sur qui se battait pour protéger le pays et sur contre qui ils luttaient. Evidemment, tout le monde pensait faire son devoir pour le pays et combattre l’ennemi... Je pense que nous cessons d'apprendre l'histoire après l'indépendance du Liban, en 1943. La guerre civile et les événements pré- et post-conflits sont généralement enseignés et sont souvent biaisés. Les élèves finissent généralement par apprendre l'histoire d'un seul côté. Habituellement celui du parti politique que l'enseignant et les parents soutiennent.

Est-ce le devoir de transmission qui vous a poussée à créer des ateliers avec des jeunes ?

C'est cela. C'est aussi dû au fait que je voulais engager les jeunes à en savoir plus sur les victimes de disparitions forcées, d'abord dans leur région, pour diffuser ensuite leur histoire dans les autres régions du pays. Je voulais travailler avec eux afin d'avoir autant de récits de la guerre du Liban. La grande majorité des Libanais ne savent pas qu'environ 17 000 personnes ont été enlevées pendant la guerre, ce qui est vraiment triste.

Pourquoi a - t - il a fallu attendre 2018 pour que la loi sur les disparitions forcées soit adoptée ?

Je ne sais pas pourquoi, mais cette percée est le résultat de l'engagement inébranlable des familles mobilisées et des années d'efforts conjoints de défense des droits, de lobbying et d'initiatives des organisations locales et internationales visant à promouvoir la cause des familles. Sans oublier que ce sont les mêmes seigneurs de guerre qui sont derrière les enlèvements qui sont toujours au pouvoir au sein du gouvernement.

Quelles sont les suites de votre travail sur les disparus du Liban ?

J'envisage de voyager à travers le pays et de raconter l'histoire de 60 à 70 autres familles. Je veux essayer de couvrir autant d'histoires que possible. Outre les photos, je veux ajouter différents supports au projet, dont des audios, des vidéos, des cartes.... Une fois le projet terminé, je veux d'abord faire une grande exposition à Beyrouth, puis dans d’autres régions du pays. Je pense que tout le pays devrait s'intéresser à cette question. Cela aurait pu être n'importe lequel d'entre nous. Chaque fois que je rends visite à une famille, je ressens sa fatigue de la lutte qu'elle mène depuis plus de trois ou quatre décennies. Pouvez-vous imaginer ce qui arriverait si ces familles recevaient l'appui de toute la population ?

03/10/2019 - Toute reproduction interdite


Le cartable d'Ahmad, le plus jeune fils d'Imm Aziz, qui avait 13 ans lorsqu'il a été enlevé de force de leur maison avec ses 3 frères aînés.
Dalia Khamissy
De Peggy Porquet

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