Depuis plusieurs années, la réalisatrice Sophie Nahum recueille les témoignages des derniers survivants de la Shoah. Un travail de mémoire matérialisé par un projet plurimédia, à travers les ouvrages Les Derniers (éd. Leduc, 2020)  et Les Derniers enfants cachés (éd. Leduc, 2021), ainsi que des séries de portraits vidéos où les rescapés livrent leurs histoires, et une nouvelle plateforme numérique à venir.

Entretien conduit par Marie Corcelle

 

Fild : Pourquoi avez-vous décidé de recueillir les témoignages des derniers déportés ?

Sophie Nahum : Il y a plusieurs raisons. Je ne suis pas directement descendante de la Shoah, mais mes enfants le sont par leur père. Et je me suis rendu compte que lorsqu’ils seraient en âge de comprendre, ils n’auraient pas la possibilité de rencontrer des témoins qui y ont été confrontés. Je trouve qu’il est plus facile et efficace de rentrer dans la grande histoire par la petite. J’ai vraiment voulu créer du lien entre ces derniers témoins et les nouvelles générations, car il manquait un projet adapté aux nouvelles générations web et 2.0, aux jeunes. Recueillir les témoignages des rescapés de la Shoah n’est pas une cause parmi tant d’autres : c’est se pencher sur ce que l’homme est capable de faire de pire, c’est le paroxysme de ce que l’être humain a créé comme machine de mort, en termes de sophistication. Les survivants sont des gens qui ont traversé la guerre, et se sont ensuite relevés avec courage et élégance, sans violence ni désir de vengeance. Je trouve qu’ils sont un exemple salutaire pour la jeunesse. On manque de héros qui nous incitent à sortir d’une posture de victime passive. C'est aussi un moyen pour prouver aux jeunes qu’il est possible de vivre après une telle horreur.

Fild : Comment avez-vous fait pour rencontrer tous ces survivants ?

Sophie Nahum :
J’ai été aidée par une amie, Nicole Mateescu, qui a travaillé au Casip (Comité d’action sociale israélite de Paris) et m'a présenté certains témoins. L’idée du projet reposait sur un format web, donc très présent sur les réseaux sociaux. Une petite communauté s’est ainsi constituée, et j’ai commencé à publier les premières vidéos. Et assez vite, les gens sont venus vers moi. Je n’incite pas les « Derniers » à parler ; c’est un choix tellement personnel et douloureux ! Quand je les rencontre, c’est qu’ils sont d’accord, ils le font par conviction.


Fild : De nombreux « Derniers » que vous avez interrogés sont inquiets de la situation actuelle, et d’une possible répétition de l’Histoire. Pourquoi ?

Sophie Nahum :
Henri Zajdenwergier dit quelque chose d’extraordinaire, qui résume très bien les choses, à savoir que l’Histoire se répète toujours, mais jamais exactement de la même manière. Et c’est là que se trouve le piège : on s’attend toujours au retour d’une menace identique, alors qu'elle revêt une apparence différente. On se rassure donc en se disant qu’on lutte tous collectivement contre le nazisme, mais on ferme ainsi les yeux sur d’autres dangers. Personne ne pense que l’on va rouvrir les chambres à gaz, mais ce qui se répète, c’est la passivité face à la haine. Lucette raconte avoir entendu en 2014 en bas de chez elle une manifestation au cours de laquelle on criait « mort aux Juifs » . Elle explique que le plus douloureux n’est pas de voir des gens qui n’aiment pas les Juifs, elle sait qu’il y en aura toujours, mais ce qui l’a effaré fut l’absence de réaction. Les gens regardent, la police encadre, le cortège passe.

« Déni de réalité »

Fild : D'où viendrait la menace aujourd’hui ?

Sophie Nahum : On ne peut pas laisser croire que les Juifs ont peur uniquement de l’extrême-droite, comme on est en train de le faire en ce moment. Il y a de nombreuses formes de haine qui viennent de différents côtés, et notamment la tolérance face à ces expressions, comme quand vous voyez des étoiles jaunes dans des manifestations antivax… Élie Buzyn dit que l’islam radical a pour but d’éradiquer ce qui est différent, et qu’on ne veut pas le voir, comme on n’a pas voulu voir que les menaces d’Hitler étaient sérieuses. C’est le même genre de déni de réalité. Il y a des gens qui ont des projets de vie impliquant votre mort, et il faut regarder cette réalité en face. On ne lutte pas pour qu’on pleure avec nous, pour qu’on obtienne de l’empathie : les Témoins se mobilisent pour alerter et expliquer aux gens où mène la haine. Si vous laissez passer la haine, c’est toute la société qui s’écroule. Et on est dans une situation où on laisse passer les menaces de mort. Sans oublier l'utilisation de la Shoah à tort et à travers : elle est instrumentalisée de tous les côtés, et on s’en sert pour comparer tout et n’importe quoi.

Fild : Pourquoi les Derniers n’ont jamais vraiment eu, jusqu’à récemment, la possibilité de s’exprimer sur leur vécu dans les camps ?

Sophie Nahum :
Les témoignages ont commencé il y a un certain temps, mais il a vraiment fallu attendre les années 1990, et plus précisément le discours de Jacques Chirac au Vel d’Hiv en 1995 où il a reconnu la participation de la France au génocide, pour observer une libération de la parole. Après la guerre, les rescapés sont arrivés comme un cheveu sur la soupe : on ne les a pas écoutés. On leur a dit soit « vous êtes des menteurs », soit « si ce que vous dites est vrai, qu’avez-vous fait pour vous en sortir, vous en particulier ? ». Ils passaient donc pour des menteurs ou des collabos. Le pays ne voulait plus de guerre, c’était l’époque de la réconciliation nationale. Des survivants ont souvent reconnu des policiers de l’époque qui étaient toujours en poste. Le « ménage » qui aurait été nécessaire n’a pas été fait. La France s’est retrouvée dans une situation où il a fallu mettre sous le tapis la participation au génocide, dans un contexte de paix nationale. Les Juifs sont ressortis du Lutetia – hôtel parisien ayant accueilli les déportés à leur retour en France - avec un simple ticket de métro en poche. Aujourd’hui, il y a tout un débat pour savoir qui a aidé les Juifs et qui les a sauvés. Mais quand on entend les « Derniers », on a simplement envie de répondre : personne, ni pendant, ni avant, ni après. Évidemment, il y a des Justes, des héros absolus, mais à l’échelle du pays entier, les Juifs n’ont pas été aidés.
Je crois qu’il y a également eu une volonté de la part de ceux qui sont revenus des camps de mettre cette partie de leur vie de côté, pour se reconstruire. Remuer leur histoire était trop douloureux. Des associations de déportés ont été constituées, mais il n’y avait pas de témoignage pour le grand public. Ils n’en parlaient pas à leurs enfants pour les protéger. Comment raconter qu’ils avaient vécu une telle horreur et qu’il y avait eu une volonté d’éradiquer leur peuple ? C’est souvent avec les petits-enfants que la parole se libérait : du temps avait passé, et ces derniers posaient spontanément des questions.

Fild : Comment poursuivre ce travail de mémoire une fois que les derniers déportés auront disparu ?

Sophie Nahum :
Je ne sais pas. J’essaye d’apporter ma pierre à l’édifice, mais je ne me fais pas trop d’illusions non plus, je n’espère pas changer le monde. Celui qui a envie d’être négationniste le reste. Certaines personnes n’ont pas connaissance de l’Holocauste, et on peut leur en parler. Mais on ne peut pas faire changer d’avis les fanatiques.

Fild : Pensez-vous qu'une partie de la population ne se sent pas concernée par la Shoah aujourd’hui ?

Sophie Nahum :
Je pense que le problème est là : des sondages indiquent qu’énormément de jeunes n’ont jamais entendu parler de l’Holocauste ! Honnêtement, je n’y crois pas. C’est au programme scolaire, vous avez des documentaires historiques sur la Seconde Guerre mondiale à la télévision très régulièrement… Je ne vois pas comment il est possible de passer à côté. En revanche, il y a une inadéquation entre ce qui est proposé et les jeunes : ils voient ça comme des films d’histoire, lointains, ennuyeux, sans intérêt et surtout sans aucun rapport avec eux. On a cru à une période que l’humanité allait tirer un enseignement de l’Holocauste ; et il est terrible de constater que ce n'est pas le cas. D'où la nécessité de rappeler que l’Homme est capable du pire, et de s’en prémunir.

14/02/2022 - Toute reproduction interdite


"Les derniers enfants cachés " par Sophie Nahum
© Alisio/ Editions Leduc
De Fild Fildmedia