International | 10 janvier 2021

Les coulisses de la « réconciliation » entre le Qatar et l’Arabie saoudite

De Roland Lombardi
6 min

Le 5 janvier, le dernier sommet des pays du Conseil de Coopération du Golfe fut marqué par la « réconciliation » qataro-saoudienne, encouragée par le Koweït. Après trois ans d’un implacable blocus et d’une guerre larvée entre Riyad et Doha, comment expliquer les véritables raisons de ce revirement ?  Quelles en seront les conséquences pour la région et l’Europe ?  

             L'analyse de Roland Lombardi. 

Le Qatar a participé mardi dernier au 41e sommet annuel du Conseil de coopération du Golfe (CCG) tenu dans la province saoudienne d'Al-Ula, au le nord-ouest du royaume. L'émir du petit mais riche État gazier, Tamim ben Hamad al-Thani était à la tête de la délégation qatarie. Il a été accueilli les bras ouverts et tout sourire par le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salmane (MBS).

Cette scène, typique des réconciliations bédouines - souvent de façade -, avait de quoi surprendre lorsque l’on se remémore ces trois dernières années, marquées par les fortes tensions entre les deux pays[1].

Les relations diplomatiques entre les deux voisins du Golfe étaient rompues depuis juin 2017, suite au blocus du Qatar décidé par l’Arabie saoudite, les EAU, Bahreïn et l’Égypte. En cause, le soutien du Qatar aux Frères musulmans, son activisme en faveur des printemps arabes et ses bonnes relations avec les deux puissances régionales non arabes et rivales de Riyad, à savoir la Turquie et l’Iran.

A l’époque, cette crise sans précédent parmi les membres du CCG, survenait dans un nouveau contexte sur le plan international et surtout régional.

Retour sur la « révolution » MBS

En juin 2017, rompant avec la tradition adelphique de la transmission du trône et provoquant un véritable séisme dans l’establishment saoudien, le vieux roi Salmane désigna comme prince héritier, son « fils préféré » (32 ans à l’époque), Mohammed. Dès lors, le nouvel homme fort du royaume, s’employa à lancer une série de réformes socio-économiques.

Afin d’asseoir sa future monarchie absolue et plaire à son nouveau partenaire russe[2] mais surtout à ses parrains américains, Mike Pompeo, Donald Trump et son gendre et conseiller spécial Jared Kushner, il entreprit des purges brutales parmi les princes du royaume et nettoya les écuries d’Augias du salafisme sur son sol et dans la région. Dans un même temps, poussé et soutenu par ses deux mentors le prince héritier d'Abu Dhabi Mohammed ben Zayed (MBZ) et le président égyptien Sissi - promouvant tous deux les régimes contre-révolutionnaires et autoritaires dans le monde arabe -, MBS s’attaqua comme jamais à l’islam politique des Frères musulmans, soutenus par la Turquie d’Erdogan et surtout par le « petit frère » qatari. C’est dans cette optique que fut donc lancé à l’été 2017, le blocus du petit émirat rebelle, avec l’aval de Trump et ce, en dépit de la présence sur le sol qatari, à al-Oudeid, de la base la plus importante du CENTCOM.

Pendant trois ans, fort de ses réserves en gaz (les deuxièmes au monde) et grâce au soutien d’Erdogan (construction d’une base militaire turque et l’envoi de 5 000 hommes) et de l'Iran, le Qatar a résisté. Il a même redoublé d’efforts, avec son janissaire turc, pour soutenir les islamistes et les forces politiques arabes se réclamant du « changement », s’opposant ainsi partout (Méditerranée orientale, Libye...) à la politique de ses adversaires de l’axe Égypte-EAU-Arabie saoudite.

En dépit de ce que peuvent déclarer les nombreux thuriféraires à la solde du Qatar, la situation devenait critique pour le petit émirat. Malgré une résilience certaine, le blocus mais surtout la baisse des cours du pétrole et l'épidémie de Covid-19, ont mis à mal l'économie qatarie. Le FMI a prévu une récession de 4,5 % pour 2020.

De toute évidence, si Trump avait été réélu et qu’il avait maintenu sa politique de pressions maximales encore quelques mois, le Qatar -  comme l’Iran -  auraient été forcés de faire des concessions. Mais voilà, le sulfureux président américain, - qui prévoyait d’inscrire les Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes - a perdu l’élection de novembre. La donne a donc changé...

Nouvelle donne et inquiétudes de MBS

Si la victoire de Joe Biden à la Maison-Blanche a suscité un réel soulagement à Téhéran, Ankara et Doha[3], il n’en fut pas de même à Riyad. Et pour cause.  

Durant la campagne présidentielle, le candidat démocrate a annoncé son désir de revenir dans l’accord sur le nucléaire iranien. Il s'est montré très hostile envers MBS, fustigé pour son rôle dans l'assassinat du journaliste dissident et proche des Frères musulmans, Jamal Khashoggi. La formidable efficacité de la propagande du Qatar est d’ailleurs pour beaucoup dans le discrédit général du prince saoudien en Occident depuis cette sinistre affaire.

De même, il ne faut pas sous-estimer la force du lobbying de Doha et des Frères musulmans (comme des opposants saoudiens à MBS) à Washington,  au sein du parti démocrate et auprès des idéologues qui entourent le futur président américain...

Même s’il bénéficie toujours du soutien discret de Netanyahou et de Poutine, Ben Salmane va, à partir du 20 janvier prochain, perdre son plus important protecteur : Jared Kushner. Ce dernier était présent au dernier sommet du CCG et lui avait vivement conseillé d’ajuster sa stratégie régionale. D’abord avec Israël. Dans le cadre des accords d’Abraham et de la normalisation en cours des relations entre l’État hébreu, les EAU, Bahreïn, le Soudan et le Maroc, MBS a préféré différer la signature de la paix avec Jérusalem. Un temps, le prince héritier aurait voulu que ce soit son père qui franchisse ce pas historique. Le roi Salmane aurait alors moins attiré les foudres des durs du royaume opposés à cette politique, comme l’ancien chef des renseignements saoudiens, le prince Turki al-Fayçal. Avec la victoire de Biden, le jeune prince s’est ravisé. Il devenait alors plus judicieux de garder cette carte pour lui, lorsqu’il sera bien assis sur le trône, et offrir ce gage de bonne conduite au futur président américain, grand ami d’Israël.

La réconciliation avec le Qatar obéit à ce même objectif. Il faut montrer patte blanche à la prochaine administration Biden qui souhaite clairement l’évincer du pouvoir. Ainsi, après plusieurs semaines de négociations difficiles et en échange de la réouverture des frontières saoudiennes, le Qatar va retirer ses plaintes qu'il avait déposées contre Riyad et Abu Dhabi devant les organismes internationaux. De plus, Doha ne sera plus contraint d'utiliser l'espace aérien iranien, qui lui coûte 100 millions de dollars par an.

Le baiser de la mort de MBS ?

Au-delà du geste en direction de Washington, MBS souhaite peut-être aussi par ce rabibochage forcé s’acheter un semblant de trêve de la part des médias aux ordres des Qataris, en particulier Al Jazeera Arabic, qui réalise la meilleure audience dans le monde arabe.

C’est également un moyen d’amadouer son père et les vieux caciques du régime - encore protégés par ce dernier -, très hostiles à sa politique « révolutionnaire » dans le royaume et dans la région. Le jeune prince veut peut-être alors persuader le vieux roi (85 ans) d’abdiquer enfin en sa faveur. Car ne l’oublions pas, MBS est encore entouré d’ennemis dans sa propre famille. Tant qu’il ne sera pas roi, il n’aura jamais les coudées franches. D’autant plus que ses alliés émiratis et égyptiens n’apprécient guère cette « réconciliation ».

Lors du CCG de mardi dernier, l’absence de MBZ, ainsi que celle du souverain de Bahreïn, le roi Hamad, sont révélatrices.

Abdel Fattah al-Sissi pour sa part vient de laisser le ministre qatari des Finances inaugurer l’hôtel St Regis du Caire avec son homologue égyptien. Mais dans son for intérieur, le président égyptien ne voit pas d’un très bon œil l’apaisement avec Doha. Depuis des années, toutes les campagnes de désinformation visant le régime égyptien sont orchestrées depuis la capitale qatarie...

Homme rusé, machiavélique voire pervers pour certains, le prince héritier a-t-il alors donné le baiser de la mort à l’émir Tamim ? C’est probable. Pour Ben Salman, le Qatar demeure toujours une simple province de son pays à reconquérir et en secret, la haine envers son monarque est toujours vivace. Une fois sur le trône et débarrassé définitivement de ses rivaux intérieurs, MBS pourrait très bien relancer les hostilités envers son « petit frère ». Seul, l’avenir nous le dira.

En attendant, on l’a vu, aucune des 13 exigences principales à l’égard du Qatar comme la fermeture d’Al-Jazeera, la fermeture de la base militaire turque ou encore et surtout, la rupture des liens avec les Frères musulmans, n’ont été satisfaites.

Si les véritables contreparties offertes par l’émir Tamim pour obtenir la fin du blocus sont inconnues, il n’en reste pas moins que c’est clairement une première victoire du Qatar et un second souffle accordé aux islamistes et à son allié turc.

Une première conséquence au Moyen-Orient, certes indirecte mais néanmoins inquiétante de la victoire de Joe Biden...

 

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

 

[1] https://fildmedia.com/article/la-guerre-entre-qatar-et-arabie-saoudite-au-temps-du-coronavirus

[2] https://fildmedia.com/article/pourquoi-poutine-soutient-aussi-mbs-ce-nest-pas-que-pour-le-commerce

[3] https://fildmedia.com/article/usa-quelle-politique-etrangere-si-biden-est-elu

 

08/01/2021 - Toute reproduction interdite


Le prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed bin Salman rencontre l'émir du Qatar, le cheikh Tamim bin Hamad al-Thani, lors du 41e sommet du Conseil de coopération du Golfe (CCG) à Al-Ula, en Arabie saoudite, le 5 janvier 2021.
Bandar Algaloud/Courtesy of Saudi Royal Court/Handout Via Reuters
De Roland Lombardi

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