Nouveau patron de l’armée de Terre, ce légionnaire parachutiste veut « durcir » ses hommes, leur entraînement, leurs équipement. Pour qu’ils soient prêts à « l’inconfort opérationnel » et la « guerre informationnelle » à grande échelle.

                                           Reportage de Mériadec Raffray

Du matin tôt jusque tard dans la nuit ! Ses subordonnés successifs décrivent un chef au travail. Ses rares moments de distractions, il les consacre volontiers à la course à pied. Vétéran de la 1ère guerre du Golfe, de l’ex-Yougoslavie et des théâtres africains, le général Thierry Burkhard a mené sa carrière opérationnelle au 2e REP, avant de commander la 13e DBLE à Djibouti. Depuis qu’il a été désigné pour commander l’armée de Terre cet été, l’officier réputé austère et juste a encore accéléré le rythme. Son premier défi était de peaufiner sa vision stratégique pour l’armée de Terre à l’horizon 2030. Le 8 octobre, au camps de Satory près de Versailles, devant un panel de décideurs civils et militaires de haut niveau, le nouveau chef d’état-major (CEMAT) a dévoilé son plan de bataille pour façonner un outil de combat terrestre « durci ».

Un « nouveau cycle de conflictualités sest ouvert, il sera caractérisé par des affrontements très violents », justifie le général Burkhard. Il veut d’abord durcir ses hommes (115 000), à commencer par les jeunes recrues (16 000 par an), qui seront mieux formées physiquement, psychologiquement et moralement. Durcir, ensuite, les équipements. « En quinze ans, la transformation de la silhouette du soldat français a été plus forte que lors des 40 années précédentes ». Aujourd’hui, la nouvelle génération des blindés Scorpion arrive dans les régiments. Ces derniers compteront 212 transports de troupes Griffons d’ici la fin de l’année. Et 157 de plus, ainsi que les 20 premiers blindés légers Jaguar en 2021. Lentement, ces matériels vont remplacer la génération d’engins conçus à la fin de la Guerre Froide. La hausse des crédits (1,7 milliards d’euros par an) suffit à peine pour réparer les trous, et l’outil industriel est dimensionné au plus juste. Il existe une seule machine à usiner les tubes de gros calibre de nos canons et de nos chars. La question de la logistique est cruciale. Pour des raisons de coût, les stocks en pièces de rechange et en munitions sont au plus bas.

Le durcissement portera, en parallèle, sur les entraînements. Tout équipage de char Leclerc devra avoir passé au moins 115 heures sur le terrain, pour atteindre enfin la norme fixée. On verra bientôt se multiplier les exercices de niveau brigades et divisions, des échelons que les « dividendes de la paix » avaient placés au rebut de l’histoire. Au passage, ajoute le général, il faudra simplifier toutes les procédures. Elles obèrent sérieusement l’efficacité d’une « boutique » pourtant déjà bien remise sous tension, comme il le souligne. Cas unique en Europe, les unités connaissent le « feu » quotidiennement depuis 10 ans sur les théâtres extérieurs. En 2019, elle déplore 23 morts et plus de 500 blessés. Père du modèle actuel « Au contact », son prédécesseur, le parachutiste Jean-Pierre Bosser a initié sa remontée en puissance en injectant 11 000 hommes supplémentaires dans la Force opérationnelle terrestre, son fer de lance, qui aligne 77 000 hommes, après les attentats de 2015 et l’inflexion budgétaire au profit de notre défense consentie par François Hollande et confirmée par Emmanuel Macron sous la pression des événements.

« Être plus dissuasif pour anticiper les politiques du fait accompli »

Demain, reprend Thierry Burkhard, qui a servi en 2013 à l’Elysée comme adjoint du préfet Alain Zabulon - coordonnateur national du renseignement -, l’adversaire ayant l’intention de s’en prendre aux intérêts de la France doit savoir que l’armée de Terre « réagira vite pour déployer des forces suffisamment nombreuses, aguerries, déterminées ». Il est urgent, martèle-t-il, d’être plus dissuasif pour anticiper les politiques du fait accompli et les opérations hybrides, les deux traits saillants de la stratégie des nouvelles puissances militaires, qui font peser une menace immédiates moins sur le sanctuaire national que sur « nos intérêts - ou ceux de nos alliés - à l’étranger et outre-mer ».

L’officier au visage carré précise : au Sahel, la France affronte le « terrorisme militarisé » dans des combats « très durs et très exigeants », mais elle conserve la supériorité aérienne et le quasi-monopole des feux dans la profondeur. Elle doit se préparer au nouveau scénario probable : « l’inconfort opérationnel ». Et à ce qui est « probablement la rupture stratégique majeure : le durcissement de l’affrontement dans le champ informationnel, un emploi plus insidieux de la force, pour provoquer le désordre au sein même de nos unités et chez nos soldats ». L’arme de la propagande est vieille comme le monde. Son usage est aujourd’hui simplifié et ses effets décuplés par les nouvelles technologies et les réseaux sociaux. « Nous allons réapprendre à manier la ruse, la déception et la désinformation pour faire peser l’incertitude et créer la surprise chez l’ennemi ». En 2030, nos soldats pratiqueront donc aussi la guerre électronique, la cyber guerre et de la désinformation.

12/11/2020 - Toute reproduction interdite.


Présentation des capacités de l'armée de Terre à Versailles - Satory le 8/10/2020
©Guillaume Cabre/armée de Terre/Défense
De Meriadec Raffray