L'exposition sur les arts de l'islam (« Un passé pour un présent ») organisée dans 18 villes de France à partir des collections du Louvre est un événement décidé au plus haut sommet de l'État. Une tentative - qui ne dit pas son nom - d'apaiser des tensions sociales qui fracturent la société française. Avec la volonté affichée d'apporter « une connaissance objective de la civilisation islamique ». Mais cette utilisation des symboles ne révèle-t-elle pas l'incapacité d'agir sur le réel ?

Par Francis Mateo

C'est en août 2003 que le président Jacques Chirac décide de créer le département des arts de l'islam au Louvre. Une décision régalienne justifiée, selon le chef de l'État, par la nécessité de donner alors un espace où pourraient se reconnaître les cinq millions de musulmans français, au sein du plus grand musée de France. À l'époque, cette annonce avait surpris tout le monde, y compris les responsables du Louvre, qui ne disposaient même pas de l'espace nécessaire à cet aménagement. De fait, il a fallu creuser sous la cour Visconti pour aménager ce nouveau département né d'une volonté politique, et finalement ouvert en 2014, au terme des importants travaux réalisés. Aujourd'hui, les arts de l'islam sortent du Louvre pour aller à la rencontre du public à travers 18 expositions dans autant de villes de province, jusqu'au 27 mars 2022. Un événement culturel baptisé « Un passé pour un présent », dont l'origine est tout aussi politique que la création du département des arts de l'islam au Louvre. Car cette exposition est d'abord une décision de Gérald Darmanin. Le ministre de l'Intérieur a d'ailleurs personnellement inauguré le lancement de l'évènement à Tourcoing, le 20 novembre dernier, et sa présence était plus symbolique que celle de la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot. Il est vrai que l'islam comme le judaïsme ont toujours eu une dimension très politique en France. Mais l'attention portée à cette exposition par le ministère de l'Intérieur - et au-delà par Matignon et l'Elysée - révèle un regain d'intérêt qui n'est sans doute pas étranger à l'imminence des élections présidentielles. Avec une volonté d'apaiser des tensions sociales que la crise sanitaire a relégué au second plan des préoccupations médiatiques.

La culture est d'ailleurs un révélateur de ce malaise et cette fragmentation de la société française, comme en témoigne un guide habitué à fréquenter les salles du Louvre dédiées aux arts de l'islam : « Il y a d'une part des visiteurs qui baissent les yeux ou qui s'en vont sans voir les œuvres, simplement parce que les musulmans ne représentent rien d'autre pour eux que des femmes voilées ou des terroristes ; et d'un autre côté, il y a des musulmans qui n'y mettront plus jamais les pieds, qui se fâchent quand on leur dit qu'il y avait du vin à la cour d'Ispahan, qui affirment de manière péremptoire et totalement fausse que la reproduction figurée est interdite par le Coran ».

Un coup d'aspirateur dans le désert

C'est cette division que reflète également le témoignage de Yannick Lintz, commissaire général du département des arts de l'islam au Louvre et de l'exposition « Un passé pour un présent », qui voit une double opportunité dans cette exposition à travers les grandes villes de France : « C’est probablement permettre aussi à beaucoup de voir la civilisation islamique avec un autre regard que celui du terrorisme et de la radicalité. (…) Il y a des œuvres d’art qui sont le reflet des sociétés de ces territoires entre l’Europe et la Chine, de leur goût du beau, du luxe, du décor, des usages culturels divers dont ils témoignent. On peut citer par exemple de magnifiques tapis persans, qui font souvent plus de 5 ou 8 mètres de long et qui montrent de vrais jardins, que l’on appelle les « jardins de paradis », dans lesquels les scènes figurées foisonnent et racontent les plaisirs de vivre dans ces lieux : des femmes écoutent de la musique, parlent ensemble, boivent du thé, du vin, parfois avec les hommes que l’on voit aussi prendre du plaisir à chasser dans la nature foisonnante d’arbres, de fleurs et d’animaux. Ces images de la réalité et d’un art de vivre sont importantes à montrer car elles sont souvent éloignées de ce que l’on prêche aujourd’hui dans le monde islamique ». On comprend que cette exposition a donc vocation, dans l'esprit de ses organisateurs, à lutter contre le racisme et à ouvrir les consciences. Une ambition fort louable, mais qui risque d'être assez vaine si elle ne permet pas de faire se rencontrer des gens qui n'ont pas l'habitude de dialoguer entre eux. Et c'est bien le risque de cette entreprise : ne toucher finalement qu'un public ayant déjà l'habitude de se rendre au musée, qui fréquente l'Institut du monde arabe, écoute France Culture et lit Tahar Ben Jelloun ! Un peu à l'instar de cette œuvre de l'artiste palestinienne Raeda Saadeh, où une femme passe l'aspirateur dans le désert.

22/12/2021 - Toute reproduction interdite


Arts de l'Islam - affiche du musée des beaux-arts de Dijon
© DR
De Francis Mateo