Société | 10 mai 2020

L’empathie, à l’épreuve du Covid19

De GlobalGeoNews GGN
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En cette période de crise, les actions de solidarité et d’entraide se multiplient. Elles semblent poser un nouveau regard, sur notre rapport à autrui. Nous agissons pour les autres : nous nous entraidons ; nous prenons soin les uns des autres ; nous (ré)apprenons à nous mettre à la place d’une autre personne. Une belle leçon d’empathie, en perspective… Pourtant, la crise du Covid19 semble, également, raviver nos différences. Est-ce si facile d’être empathique ? Sommes-nous capables de « nous mettre à la place d’une autre personne », pour la comprendre ? Cette crise fait ressurgir certains questionnements, sur les limites de l’empathie.  Par Séverine Halopeau*.

Des voisins d’immeuble ne s’étaient pas adressés la parole, hier ; aujourd’hui confinés, se téléphonent, s’attendent sur le rebord de leur fenêtre, créent des groupes de discussion, sur les réseaux sociaux… L’entraide est devenue mot d’ordre de la pandémie Covid19. Dans une autre période, nous aurions qualifiés ces « nouvelles » interactions comme de simples éléments de « vie sociale ». Seulement aujourd’hui, nous parlons de ces actions, de ces interactions, de cette relation à autrui comme d’une « entraide ». Elle est définie comme « une aide qu’on se porte mutuellement », d’un « soutien réciproquement partagé » (Larousse, 2020).

Pourquoi ce besoin de « s’entraider » ? Parce que la crise est impitoyable pour nos quotidiens : elle nous vole nos repères et nos habitudes. Alors, par une contrainte qui nous impacte tous, nous ressentons le besoin de nous unir, de former un groupe, prêt à lutter face à la crise du Covid19. Et cette nouvelle union paraît stimuler notre considération à autrui. Par un sentiment d’appartenance partagé, nous nous comprenons, nous apprenons à nous aimer, et par ce fait là, nous nous entraidons. Pour autant, est-ce que ces comportements nous sensibilisent à la condition d’autrui ? Nous rendent-ils plus empathique, les uns envers les autres ? Nous permettent-ils de « nous mettre à la place de l’autre » ?

Plusieurs recherches académiques montrent que les facteurs sociaux influencent notre capacité à faire preuve d’empathie, à l’égard de telle ou telle personne (Decety et al., 2010 ; Grèzes, 2014 ; Singer et al, 2006). Nous avons tendance à faire, plus facilement, preuve d’empathie à des personnes « qui nous ressemblent » et dont « nous nous sentons proche ». Mais alors, faisons-nous, dans ces conditions, réellement l’expérience de comprendre l’autre ? Est-ce faire preuve d’empathie de comprendre « une personne à laquelle nous pouvons nous identifier » ? Sommes-nous moins disposés à être empathique, si nous percevons l’autre comme (trop) 2 différent de nous ? La crise du Covid19 nous offrent des exemples intéressants pour répondre à ces questions.

Tout d’abord, qu’est-ce que l’empathie ? Très largement étudiée, ces dernières années, dans de nombreuses disciplines (des sciences humaines et sociales aux neurosciences), le cadre conceptuel de l’empathie ne parvient pourtant pas à faire de consensus. L’empathie peut être décrite comme une capacité, une prédisposition naturelle, une émotion, un sentiment, un acte, un processus complexe, une relation, une expérience ; certains considèrent que plusieurs sortes d’empathie existent – l’empathie cognitive, l’empathie affective et l’empathie compassionnelle1 ; d’autres considèrent que « ces empathies » ne font qu’une… Ainsi, pour pouvoir comprendre l’empathie, avec le plus de justesse, voici quelques caractéristique

  • Elle se construit sur une relation entre « l’autre » et « le moi », où je me distingue de l’autre.

  • Elle est une réponse affective vers autrui, dans laquelle un individu développe : o une compréhension affective (e.g. ressentir l’état émotionnel d’une personne, en le partageant ou non).

  • une capacité cognitive de la perspective subjective d’autrui (e.g. comprendre le raisonnement de l’autre sur sa situation).

  • Elle permet à un individu de réguler ses propres réponses émotionnelles

  • Elle est, souvent, assimilée à des comportements prosociaux et/ou une attitude altruiste.

Elle se représente, typiquement, au travers de l’exercice « se mettre à la place de l’autre ». Différentes expériences associent la compréhension de l’empathie à « la douleur d’autrui » 2. Autrement dit, la manifestation de l’empathie d’un individu pour un autre s’explique, souvent, par les sentiments de douleur et de pitié ressentis, pour la situation de l’autre.

Alors, en pleine crise sanitaire, manifester de l’empathie à autrui ne devrait-il pas être une action quotidienne ? N’est-ce pas, dans ces moments aussi douloureux, que l’empathie devrait être plus spontanée ? La crise Covid19 nous illustre que la manifestation empathique à autrui n’est, pourtant, pas un exercice si évident. En effet, quand nous nous retrouvons impliqués sur une situation, qui plus est pouvant menacer nos intérêts personnels, il nous devient complexe de nous mettre à la place de quelqu’un d’autre. Pour mieux comprendre, observons les multiples et différents ressentis, provoqués par les « achats de panique » ou encore les « flux migratoires » des citadins vers les campagnes. 3

D’un côté, les achats de panique : la peur du manque, la colère de l’irraisonnée consommation de l’autre, la frustration de ne pas trouver un produit, la rancune qu’un autre l’ait pris à notre place. De l’autre, les « flux migratoires » des citadins vers les campagnes : l’angoisse d’être enfermé, la contrainte de rester, la possibilité de partir, l’envie de s’en aller, la peur pour les « résidents à la campagne » de l’arrivée des nouveaux venus, la frustration des « citadins » qui sont restés, l’injustice perçue par tous, la rancune, la violence, la méfiance, la jalousie…

Nous pouvons constater que les différents vécus d’une situation, sensibilisent nos propres émotions et restreignent donc, notre capacité à les réguler. Notre état émotionnel perturbé et notre raisonnement troublé ne nous permettraient, donc, pas de comprendre une autre personne, qui vit cette situation de crise, de manière différente. Nous aurions plutôt tendance à juger l’attitude de l’autre, par rapport à notre propre vécu de la situation.

Ainsi, la médiatisation de la valorisation de l’entraide nous donne à réfléchir, quant à sa réelle dimension de la « compréhension de l’autre ». La crise du Covid19 fait naître diverses sortes de groupes d’individus : ceux qui, d’un côté, travaillent pour la nation, ceux qui, de l’autre, « ne le peuvent pas » ; ceux confinés dans des immeubles, ceux confinés dans leurs maisons avec jardin ; ceux qui trouvent des solutions, ceux qui les cherchent ; ceux qui achètent des stocks de papier toilettes, ceux qui s’en insurgent ; ceux qui transgressent les règles, ceux qui obéissent ; ceux qui prennent des nouvelles de leurs voisins, ceux qui les dénoncent à la police…

Consciemment ou non, un individu se retrouve placé parmi ces groupes, selon sa situation personnelle et selon ses comportements, pendant la crise. Ces « appartenances » peuvent être sources d’associations idées et de raccourcis de jugement, à l’égard d’autrui. L’expérience de Decety et al.3 a mis en évidence que les a priori et stigmas sociaux4 associés, à un groupe ou à un individu, influencent la manifestation d’empathie d’une personne, à l’égard d’une autre (2010).

Dans le cadre d’un essai sur l’empathie, j’ai interrogé différentes personnes sur leur vécu du confinement. Il s’agissait, également, de comprendre comment elles évaluaient la situation de confinement de d’autres personnes. Confinée dans la région de la Charente-Maritime, j’ai vu naître certaines polémiques liées aux « flux migratoires » vers les campagnes, suite à l’annonce des mesures gouvernementales, pour lutter contre le Covid19. La Charente-Maritime, notamment les îles de Ré et d’Oléron, a fait partie des choix de confinement prisés, par les « citadins ». Cette vague migratoire a fait réagir, certains « résidents en Charente-Maritime », (4) notamment sur le risque de propagation du Covid19 ainsi que sur le non-respect des règles de confinement.

Ces polémiques ont nourri des préjugés, autour de ces deux groupes : « les résidents » et « les citadins confinés » ; ces stigmas se sont retrouvés, parmi les témoignages. Pour certains « résidents », « le citadin confiné » est représenté comme un « opportuniste », un « favorisé », qui « a des maisons secondaires », qui est « venu avec le Covid19 », qui est « irresponsable », qui ne « respecte pas les règles de confinement » ; pour certains « citadins confinés », le « résident » est représenté comme un « égoïste », un « favorisé », qui « a beaucoup de chance de vivre au bord de la mer », qui « se victimise », qui « manque de tolérance », qui « transgresse les règles du gouvernement, quand ça l’arrange »… Selon leur sentiment d’appartenance au groupe « résident » ou à celui de « citadin confiné », les interlocuteurs avaient tendance à mettre en avant les préjugés du groupe, auquel ils s’opposaient. Ils leur étaient, ainsi, difficile de manifester de l’empathie pour une personne, qu’ils jugeraient appartenir au groupe opposé.

Ainsi, la construction de notre représentation de l’autre détermine notre volonté de lui manifester de l’empathie. De plus, ces représentations peuvent augmenter les risques de mal-être chez un individu, ainsi que des risques de comportements inappropriés et déviants, en société, pouvant être à l’origine, de relations sociales détériorées et de conflits. De quoi perturber nos quotidiens, quand nous avons besoin de compréhension et de soutien. Peut-on comprendre le choix d’un « citadin » de préférer être confiné dans une maison de campagne, plutôt que dans un studio, sans balcon, en immeuble ? Peut-on comprendre la peur d’un « résident » d’être contaminé par un virus, dont la transmission est si rapide ?

La crise du Covid19 nous enseigne, plus que jamais, à quel point nous ne nous donnons pas toujours les possibilités de vivre cette expérience qu’est l’empathie. Tout d’abord, nous sommes limités par notre propre vécu : si nous sommes émotionnellement pris par nos propres soucis, il nous est difficile d’arriver à « comprendre la douleur de l’autre ». Ensuite, nous ne sommes pas toujours capables de comprendre, instantanément, « le monde » de l’autre, ses priorités, ses émotions, son raisonnement.

Cette compréhension de l’autre se limite à nos propres croyances, à nos jugements et à notre réelle volonté de connaître l’autre. Avons-nous envie de nous mettre à la place d’une personne, dont l’attitude nous offusque ? Avons-nous envie de la connaître ? Avons-nous envie de la comprendre ? Nous aurions tendance à imaginer que, si nous nous mettions à sa place, nous cautionnerions un discours, une attitude, un comportement, avec lesquels nous sommes en désaccord . Or, l’empathie n’implique pas de jugement. Comprendre l’autre n’est pas « évaluer son raisonnement », ni « approuver ses émotions », ni « se demander ce qu’on aurait fait à sa place ». L’empathie est une rencontre de l’autre, de ses croyances, de ses jugements et de ses émotions.

Ce recul sur soi ainsi que cette rencontre vers l’autre, qu’exigent l’empathie, représentent un travail difficile. Il nous demande du temps et une capacité d’adaptation à des situations nouvelles. Nous sommes tous confrontés, à un moment donné, au risque de ne pas faire preuve d’empathie, envers un autre individu. Car nous ne pouvons pas garantir être toujours en mesure de le comprendre. La crise du Covid19 nous illustre le poids du « moi », sur notre rapport aux autres. Est-il si simple de se soustraire de nos jugements ? Quand nous exprimons manifester de l’empathie pour une personne, avons-nous réellement fait l’effort de nous mettre à sa place ? Réfléchir sur notre relation aux autres, au quotidien, nous permettrait de comprendre la réelle expérience, que nous faisons de l’empathie.

Notes :

1 L’empathie affective consisterait à « ressentir ce que l’autre ressent » ; l’empathie cognitive à « savoir ce que l’autre pense et ressent » ; l’empathie compassionnelle à « adopter une relation d’aide à autrui, en lui proposant une réponse compassionnelle ».

2 Voir les expériences suivantes : Danziger, N., & Willer, J. C. (2009). L’insensibilité congénitale à la douleur. Revue Neurologique, 165(2), 129-136. ; Decety, J., Echols, S., & Correll, J. (2010). The blame game: the effect of responsibility and social stigma on empathy for pain. Journal of cognitive neuroscience, 22(5), 985-997. ; Singer, T., Seymour, B., O'Doherty, J. P., Stephan, K. E., Dolan, R. J., & Frith, C. D. (2006). Empathic neural responses are modulated by the perceived fairness of others. Nature, 439(7075), 466-469.

3 Sur l’expérience de Decety et al. (2010) : L’équipe de Decety a présenté plusieurs vidéos à des participants, qui étaient sous scan IRM. Chaque vidéo illustrait une personne expérimentant la douleur, selon trois cas de figure. Le premier cas était une personne ayant un rythme de vie sain – similaire au participant. Le deuxième cas était une personne touchée par des stigmas sociaux, mais non responsable de ce stigma – par exemple, un individu contaminé par le SIDA, par une transfusion sanguine contaminée. Le troisième cas était une personne touchée par des stigmas sociaux et responsable de cette situation – par exemple, un individu contaminé par le SIDA, par l’usage de drogues, par voie intraveineuse. Les résultats ont montré que les 6 participants étaient plus sensibles à la douleur du second cas de figure, en comparaison au premier et au troisième ; les participants étaient moins sensibles à la douleur du troisième cas, en comparaison au premier. L’équipe de Decety a suggéré que, dans le troisième cas, les participants sanctionnaient l’usage de la drogue de ces individus, et par conséquent, ils éprouvaient moins de douleur à leur égard.

4 Sur les stigmas sociaux : préjugés à l’égard d’un individu et/ou d’un groupe, perçus comme déviants, par les autres membres d’un groupe ou d’une société. Ces stigmas sociaux sont à l’origine de phénomènes d’exclusion.

Bibliographie:

Borba, M. (2016). UnSelfie: Why empathetic kids succeed in our all-about-me world. Simon and Schuster.

Caillé, A. (2008). The Implications of Action (Elements of an Anti-Utilitarian Theory of Action II). Revue du MAUSS, (1), 365-396.

Danziger, N., & Willer, J. C. (2009). L’insensibilité congénitale à la douleur. Revue Neurologique, 165(2), 129-136.

Decety, J., Echols, S., & Correll, J. (2010). The blame game: the effect of responsibility and social stigma on empathy for pain. Journal of cognitive neuroscience, 22(5), 985-997.

Grèzes, J. (2014). Peut-on évaluer l’empathie ?, conférence prononcée à l’Ecole Normale Supérieure à l’occasion de la Nuit des Sciences. ENS-PSL. Vidéo disponible sur YouTube (visionnée le 05.04.2020) : https://youtu.be/EQZlNXKSp3Q

Larousse. (2020). Définition Entraide. Site web du Larousse. Disponible sur https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/entraide/29977. (Visité le 04.04.2020)

Sillamy, N. (2019). Larousse, Dictionnaire de Psychologie.

Simon, E. (2009). Processus de conceptualisation d'« empathie ». Recherche en soins infirmiers, 98(3), 28-31. doi:10.3917/rsi.098.0028.

Singer, T., Seymour, B., O'Doherty, J. P., Stephan, K. E., Dolan, R. J., & Frith, C. D. (2006). Empathic neural responses are modulated by the perceived fairness of others. Nature, 439(7075), 466-469. 7

* Séverine Halopeau, diplômée du Master 2 Management Stratégique des Ressources Humaines de Paris Dauphine, fonde le cabinet d’études et de conseil « Humaine », en 2019. Profondément passionnée par les sciences humaines, elle s’est spécialisée sur les sujets de « toxicité » et d’«inclusion », par ses travaux de recherches académiques

07/05/2020 - Toute reproduction interdite


Une femme regarde un film projeté par les membres de l'Association Home Cinema sur le mur d'un immeuble d'appartements lors du confinement imposé à Paris, le 24 avril 2020.
Gonzalo Fuentes/Reuters
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