Abdelrahim Ali est président du Centre d’études sur le Moyen-Orient. Également patron de presse et spécialiste de la question islamiste, ses ouvrages sont traduits dans plusieurs pays. Il revient sur la façon dont l’État égyptien a fait face à la crise sanitaire. 

                                                                                                Tribune.


Au début de l’année 2020, les devins les plus pessimistes n’auraient pu imaginer que l’humanité allait devoir affronter l’une des pires calamités de son histoire, qui allait créer une situation complètement différente de ce qui prévalait avant. L’apparition du coronavirus a mis en relief, entre autres, la diversité des réactions des pays à ce danger, non seulement en fonction de leur culture, mais aussi de critères relatifs à la puissance de l’Etat, à l’unité des peuples, à la volonté politique. A ce titre le cas de l’Égypte donnera au lecteur un exemple qui mérite d’être examiné.
En effet, les Égyptiens doivent affronter simultanément deux défis : le coronavirus qui a entraîné la fermeture partielle de centaines d’usines, d’entreprises et d’administrations, et le terrorisme aveugle manipulé par des forces régionales embusquées au Sinaï, qui provoque régulièrement la mort de nombreuses victimes parmi les soldats et les policiers. C’est ainsi que ces derniers payent le prix fort, celui d’une nation qui a échappé à toutes les tentatives de porter atteinte à sa stabilité.
De la sorte, tout le monde sait maintenant que l’Egypte affronte seule les terroristes les plus célèbres : Daechiens, Takfiristes, et organisations comme Ansar Bayt al-Maqdis, l’Armée de Mohammad, les derniers éléments d’al-Qaïda et autres…
Les Egyptiens connaissent parfaitement ceux qui sont derrière ces organisations terroristes, et pourquoi ils agissent toujours à des moments déterminés, frappant avec traîtrise à Bir al-Abd et faisant dix victimes, dont un officier avec le grade de lieutenant. .

La guérison du patient zéro

En décembre 2019, la Chine a découvert que de nombreuses personnes avaient été contaminées, en particulier à Wuhan, et il est apparu que la maladie résultait d’un virus qui nommé « Covid-19 ». Le nombre de contaminations a ainsi augmenté après que le virus se soit propagé dans de nombreux pays. Le 31 janvier dernier, près de 75775 cas étaient annoncés, et la situation a évolué jusqu’à ce que l’Organisation mondiale de la santé considère cela comme une « épidémie ». Les pays ont alors commencé à prendre les mesures nécessaires pour limiter la propagation de la maladie et faire face à ses répercussions. Les autorités égyptiennes, averties très tôt, ont alors pris une série de mesures en conséquence.
Le 14 février dernier, le ministère égyptien de la Santé et du Logement a ainsi annoncé officiellement la découverte du premier cas positif porteur du coronavirus à l’intérieur du pays, celui d’un étranger, traité selon les règles annoncées par l’OMS.
Il s’agissait d’une personne de nationalité chinoise (patient « zéro ») qui travaillait dans une société de transport et d’import-export au Caire. Il s’est avéré que sa contamination avait eu lieu lors de son séjour en Égypte, après qu’il ait été en contact avec l’un des travailleurs de la société qui venait de Chine mais qui avait quitté l’Egypte dès sa connaissance de la contamination. Les analyses de laboratoire ont montré que le cas du Chinois était positif, mais sans apparition d’un quelconque symptôme, et que c’était le premier cas de ce type dans le monde. Le cas prouvé a donc été isolé dans un hôpital de quarantaine, et ceux ayant été en contact avec lui ont été dès lors suivis. Le bâtiment dans lequel résidaient les cas contaminés a été stérilisé, outre le siège de la société qui est situé dans un bâtiment administratif de Médinat Nasr (banlieue de l’est du Caire). Le ministère de la Santé a alors publié un communiqué explicatif dans lequel il a affirmé qu’il avait pris des mesures préventives strictes vis-à-vis des personnes en contact avec cette personne, par le biais des analyses qui se sont avérées négatives. Malgré cela, les cas ont été isolés dans leurs lieux de résidence, à titre préventif, pendant 14 jours, période d’incubation de la maladie, et ils ont été suivis toutes les huit heures. Après que le Chinois eut achevé sa période de quarantaine pour s’assurer du caractère négatif des analyses qui ont été refaites plusieurs fois sous la supervision de l’OMS, sa guérison a été annoncée et il est sorti le 27 février de l’hôpital de quarantaine à Marsa Matrouh à l'ouest d'Alexandrie. Il a ensuite été accueilli par une délégation de l’ambassade de Chine, et les équipes médicales de l’hôpital ont fêté la sortie du premier cas de guérison du virus.

Comment a commencé la combat avec le coronavirus ?

Le plan des autorités égyptiennes pour lutter contre la propagation du coronavirus s’est basé sur le concept de solidarité sociale et de diffusion d’une conscience collective du danger de la maladie, en coordination et synchronisation entre tous les organismes d’Etat concernés, outre la recherche des possibilités de fabrication locale des équipements médicaux, qui souffrent d’une pénurie aiguë au niveau international. De même, les cadres médicaux et les équipes nécessaires ont été préparés pour faire face à tout développement de la propagation du virus, dans les divers centres fournissant les services sanitaires au niveau de tous les gouvernorats. Une « cellule de gestion de la crise » sous la présidence du premier ministre a été formée, avec le suivi quotidien du président Abdel Fattah al-Sissi. Parmi les décisions les plus importantes prises depuis le début de la crise, citons :
- Le rapatriement en Egypte des Egyptiens qui demeuraient en Chine, un grand nombre de chercheurs étudiant dans les universités de Wuhan, foyer de la pandémie.
- Mission confiée à Dr Hala Zayed, ministre de la Santé et du Logement, de visiter la Chine, en apportant un message de solidarité du président al-Sissi ainsi qu’une cargaison de matériel médical préventif, de façon à échanger les expertises entre les deux pays, tandis que la Chine a fourni à l’Egypte les documents techniques pour les mesures préventives que le gouvernement chinois a prises pour contrôler la propagation du coronavirus.

  • L’Égypte a offert mille détecteurs de coronavirus, et œuvre pour un échange d’expertises et de données avec les responsables chinois.

  • Élévation du degré de préparation selon les critères de l’OMS, en particulier par le biais de la coopération et de la coordination entre tous les organismes d’État concernés.

  • Organisation de campagnes de sensibilisation permanentes des citoyens dans le but de fournir les informations et les données réelles.

  • La mise à l'arrêt de tous les services gouvernementaux à l’exception des bureaux de la santé.

  • Fourniture par les organismes concernés de tous les efforts possibles pour fournir les denrées essentielles, renforcer leurs réserves stratégiques de nourritures, et satisfaire les besoins des citoyens en quantités et prix convenables, en les rendant disponibles dans les divers gouvernorats.

  • Travailler à la détection précoce de tout cas suspect.

  • Renforcer la surveillance sanitaire aux points d’entrée dans le pays.

  • L’État a également pris des mesures importantes au niveau des secteurs de l’État.

  • Consacrer dans chaque gouvernorat un hôpital pour traiter des personnes contaminées.

  • Affectation du plus grand nombre possible d’hôpitaux à la quarantaine pour les personnes contaminées par le coronavirus.

  • Elévation maximum du niveau de préparation dans les départements de quarantaine des points d’entrée du pays.

  • Préparation de laboratoires centraux et annexes en les équipant des ressources humaines nécessaires pour soigner les malades.

  • Ouverture d’une hotline et d’un site électronique pour répondre aux interrogations des citoyens et les sensibiliser aux dangers du virus.

  • Augmentation des combinaisons médicales de 75% par rapport à leur valeur actuelle, pour un coût total de 2,25 milliards de livres.

  • Création d’un fonds de prévention du danger pour les membres des professions médicales.

  • Paiement d’indemnités exceptionnelles pour tous les travailleurs dans les hôpitaux de quarantaine et des maladies infectieuses et des laboratoires centraux au niveau de la République.

  • Restriction des mouvements des gens de 19h à 6h du matin, puis de 20h à 6h du matin, et pendant Ramadan, de 21h à 6h.

  • Fermeture des salles de cinéma et de théâtre ainsi que des salles de sport, des restaurants et des cafés.

  • Suspension des études dans les universités, dans les instituts, et dans les écoles, tout en permettant l’enseignement à distance.

  • Suspension des vols à partir du 18 mars 2020, tout en permettant aux visiteurs se trouvant en Egypte de poursuivre leurs programmes de tourisme et d’offrir la possibilité aux Egyptiens à l’étranger de modifier leur date de retour avant la date de suspension des vols sans aucun frais supplémentaire.

  • Organisation de vols pour rapatrier les Egyptiens bloqués à l’étranger (en cours jusqu’à l’écriture de ces lignes).

  • Diffusion de vidéos de sensibilisation et traduction en langue des signes sur les dangers du coronavirus.

  • Démenti des fakenews.

  • Souligner les déclarations du représentant de l’OMS en Egypte et de l’éloge qu’il a fait de gestion de la crise par l'Égypte.

  • Préparation de campagnes pour inciter les gens à rester chez eux, et à respecter les instructions médicales.

Avec l’apparition des premiers cas de contamination, les services du ministère de l’Intérieur ont joué un rôle efficace dans la sécurisation des équipes médicales chargées de transporter ces cas dans les hôpitaux réservés à l’isolement médical, et dans la prise de mesures strictes garantissant l’arrivée des équipes médicales dans les lieux des personnes contaminées et leur transport le plus rapidement possible et sans entraves. Ils se sont également chargés de stériliser les postes et installations de police, et de permettre de recevoir les effets des pensionnaires des prisons, et de leur faciliter l’échange de correspondances avec leurs familles après leur stérilisation.
Les secteurs du ministère dont les prisons ont été équipés de portails de stérilisation et d’instruments de mesure de la température pour garantir la rapidité de la détection et de la stérilisation pour tous les employés et pensionnaires des prisons.
Les lingettes antiseptiques de tous les prisonniers ont été prises pour faire les analyses nécessaires de façon à détecter toute contamination selon les règles suivies. Par ailleurs, le président de la République a pris la décision de libérer 4500 prisonniers en mars et avril 2020.
Les autorités égyptiennes ont également pris un ensemble de mesures et d’incitations pour soutenir l’économie et la main-d’œuvre instable à cause des répercussions du coronavirus, les plus importantes étant :
1 – L’affectation par le ministère des Finances de 100 milliards de livres au financement du Plan complet de lutte contre les répercussions du coronavirus.
2 – Diminution du prix du gaz naturel pour l’industrie à 4,5 dollars par million d’unités thermiques.
3 – Diminution du prix de l’électricité haute et moyenne tension pour l’industrie de 10 piastres, en annonçant la non-augmentation des prix de l’électricité pour les autres utilisations industrielles pendant les 3 à 5 ans à venir.
4 – Fourniture d’un milliard de livres aux exportateurs pendant mars et avril 2020, pour payer une partie de leurs échéances, selon le mécanisme agréé, avec le paiement d’une somme supplémentaire de 10% en cash en juin prochain.
5 – report du paiement de l’impôt foncier dû sur les usines et installations touristiques pendant 3 mois, et autorisation de le payer par acomptes mensuels sur une durée de 6 mois pour les périodes précédentes.
6 – Coordination avec le Parlement pour approuver rapidement la loi sur les petits projets et microprojets, et les amendements de la loi sur la taxe foncière, pour activer l’ensemble d’incitatifs prévus par la loi sur les petits et microprojets en faveur des sociétés.
7– Exemption totale de droits de timbre pour les opérations au comptant sur les titres, pour augmenter la taille des transactions et l’importance du marché égyptien.
8 – Exemption définitive de taxes sur les profits du capital pour les non-résidents, et report de cette taxe pour les résidents jusqu’au 1er janvier 2022.
9 – Baisse de 3% des taux de rendement de la Banque centrale en fixant des limites de crédit permettant de financer le capital et en particulier le versement des salaires des employés des sociétés.
10 – Report de 6 mois des échéances de crédit pour les moyennes, petites et micro entreprises, et non application des pénalités et frais supplémentaires pour retard de paiement.

11 – Lancement de l’initiative en faveur des clients en difficulté parmi les personnes morales travaillant dans le secteur touristique, par le remplacement et la rénovation d’hôtels fixes et flottants, et de bateaux de transport touristique, et report des échéances des sociétés du secteur touristique.
12 – Lancement de l’initiative d’encouragement du financement du secteur privé industriel par l’octroi de 100 milliards de livres par les banques à un taux d’intérêt de 10%, aux entreprises dont les revenus annuels sont compris entre 50 millions et un milliard de livres.
13 – Affectation de 20 milliards de livres par la Banque centrale d’Egypte pour soutenir la Bourse égyptienne.
14 – Soutien de la main-d’œuvre irrégulière lésée par les répercussions du coronavirus par le versement d’une indemnité à environ un million et demi de travailleurs irréguliers.
Ainsi, pourquoi le nombre de contaminations est-il faible en Egypte ?
Tout simplement, parce que l’Egypte a suivi une méthode scientifique depuis le début de la crise, grâce à une coordination et une coopération sans précédent des institutions de l’Etat.

07/05/2020 - Toute reproduction interdite


Des ouvriers travaillent dans une usine produisant du matériel chirurgical et des vêtements médicaux stérilisés à Sadat, en Egypte, le 15 mars 2020.
Mohamed Abd El Ghany/Reuters
De GlobalGeoNews GGN