La condamnation et la démission du cardinal Barbarin, archevêque de Lyon et proche du pape, viennent ajouter aux difficultés rencontrées par les catholiques en France : dans un pays qui fut longtemps la fille aînée de l’Église, seule une petite moitié se réclame d’elle. Chez les 18-29 ans, ils sont 23%. Quand on sait le faible taux de transmission de la foi - 25% des enfants de catholiques sont eux-mêmes catholiques, il y a de quoi s’inquiéter pour l’avenir.

En Interne, l’alerte est donnée depuis longtemps. On est passé en cinquante ans de 31% de pratiquants à 5% aujourd’hui. Un nombre considérable d’églises de campagne sont fermées presque toute l’année, n’ouvrant leurs portes que pour quelques rares célébrations. On assiste à une très forte baisse des baptêmes et des mariages. Les effectifs d’enfants inscrits au catéchisme se sont effondrés dans des proportions inimaginables il y a seulement vingt ans, jusqu’à disparaître complètement dans certains lieux. Quant aux séminaires, ils se sont vidés, et les ordinations de prêtres n’atteignent pas la centaine par an (pour à peu-près autant de diocèses). L’âge médian du clergé est supérieur à 75 ans, âge auquel les prêtres prennent leur retraite. Pour pallier cette situation, on fait appel massivement à des missionnaires : sur 7000 prêtres en activité, plus de 2000 sont étrangers, en provenance pour la quasi-totalité des pays du Sud.

La crise est donc là, bien réelle et plus profonde que celle révélée par les scandales sexuels. Elle se manifeste par une considérable perte d’influence de l’Église dans la société. Deux naissances sur trois ont aujourd’hui lieu en-dehors des liens sacrés du mariage. On compte autour de 120 000 divorces par an, pour 250 000 mariages (dont beaucoup ne sont d’ailleurs pas célébrés religieusement). L’essor de la crématisation des morts, les transformations du droit de la famille et de la bioéthique, l’ignorance massive des Français dans le domaine de la culture religieuse, tout conforte l’idée que le catholicisme français a perdu de son soft power.

Il faut toutefois nuancer. L’Église manifeste une résilience à la fois inattendue et peu souvent remarquée dans plusieurs domaines. Les écoles catholiques (environ 20% des jeunes scolarisés sur une année, beaucoup plus si l’on considère l’ensemble du cycle scolaire d’un jeune français) refusent chaque année des dizaines de milliers d’élèves. Les médias catholiques ont une audience importante et fidèle. Les hôtelleries de monastères ne désemplissent pas. Les mouvements caritatifs nationaux et internationaux sont de loin les plus importantes associations de ce type en France. Le scoutisme, fort de ses milliers d’adhérents, est le plus grand mouvement d’éducation populaire du pays. Paray-le-Monial, Lourdes, la communauté de Taizé et bien d’autres lieux sont des destinations de pèlerinage qui connaissent une affluence considérable.

Plus que de disparition programmée du catholicisme, il faut donc sans doute parler de retrait et de perte d’influence. L’Église n’est guère crédible quand elle cherche à donner des repères éthiques. Elle l’est comme acteur dans la société, dans les domaines de la solidarité, de l’éducation des jeunes, de la recherche spirituelle. Cela n’est évidemment pas sans conséquence sur l’ensemble de la vie sociale.

L’Église a longtemps été une force stabilisatrice (d’aucuns diraient réactionnaire) dans la société française. Cette force-là a disparu. Les manifestations d’opposition aux lois sur le mariage entre personnes du même sexe ne changent rien à l’adhésion d’une très grande majorité de Français aux réformes du droit de la famille. L’Église aujourd’hui n’est plus en position d’imposer ses vues. Ses représentants se contentent d’exprimer des opinions, qui ne font d’ailleurs pas toujours l’unanimité en son sein, comme autant de contributions à un débat national qui lui échappe.

Qu’on la juge stabilisatrice ou réactionnaire, l’Église est en tout cas une institution qui a le souci du long terme. Le philosophe François-Xavier Bellamy[1], tête de liste des Républicains aux élections européennes et catholique convaincu (ce qui montre que le catholicisme militant reste une dimension réelle de la vie politique française), fait remarquer dans un ouvrage récent que, dans un monde qui va toujours plus vite, il y a besoin de lieux dans lesquels on puisse envisager sereinement les conséquences des bouleversements sociaux pour les générations postérieures. Qui porte, aujourd’hui, cette préoccupation ?

Dans le même ordre d’idées, l’Église pouvait apparaître comme l’un des lieux dans lesquels se fabriquait du consensus et du lien social, rassemblant des personnes d’horizons extrêmement variés. Or, la forte baisse du nombre de catholiques en France se traduit d’ores et déjà par la droitisation de ses membres les plus militants. Un symptôme de cette évolution est la composition sociologique du jeune clergé : les congrégations religieuses qui fournissent le plus de prêtres aujourd’hui sont également celles qui portent la vision la plus traditionnelle du catholicisme, et donc de la société. Une question de taille va donc se poser, et se pose d’ailleurs déjà, à ce qui reste une institution importante de la vie sociale de notre pays : de force de consensus, elle risque de devenir force d’opposition.

Déclin, donc, ou transformation ? L’évolution actuelle de l’Église en France anticipe sans doute ce qui est en train de se produire en Europe, et peut-être dans le monde. Car l’Église n’ est pas la seule en difficulté : syndicats, partis politiques, associations, sont également concernés. L’école, la famille (au sens traditionnel du terme), sont ébranlées. L’Église catholique n’est finalement qu’une des victimes du grand bouleversement de la postmodernité, qui s’attaque sans discernement à tout ce qui peut incarner une autorité. En ce sens, les changements en cours interrogent toute une société qui voit s’éclipser les grands pôles qui la structuraient jusqu’à maintenant, sans avoir encore imaginé par qui les remplacer. Pour la France, l’éclipse de l’Église n’est pas forcément une bonne nouvelle.

08/03/2019 - Toute reproduction interdite


[1] François-Xavier BELLAMY, Demeure, paru en 2018


Le Père Jean Laverton, recteur de la basilique du Sacré-Coeur de Montmartre, tient une messe pour la célébration de la dernière Cène., le 18, 2019.
Benoit Tessier/Reuters
De Emmanuel Pic