Nous ne céderons jamais sur nos valeurs fondamentales, dont l'égalité de droits entre hommes et femmes. Un socle moral et culturel à l'opposé de la conception des talibans et de tous ceux qui veulent littéralement effacer la femme, ou la réduire à une « chose » sans visage.

La rédaction de Fildmedia.com a ainsi demandé à l'un des plus grands photographes, Alfred Yaghobzadeh, d'illustrer librement la défense de ces valeurs essentielles. Plusieurs fois primé pour ses clichés parus dans les revues les plus prestigieuses - de Time à Newsweek en passant par Paris Match - il a notamment couvert la guerre d'Afghanistan.

Spécialiste en sciences politiques et humaniste engagée, Céline Pina apporte sa réflexion et réaffirme ses convictions féministes à partir de ces photos exclusives.

Texte de Céline Pina – Photographies d’Alfred Alfred Yaghobzadeh

Sur les photos d’Alfred Yaghobzadeh, une femme est mise en scène portant une burqa jaune. Celle-ci ne la couvre pas entièrement, seules les jambes, elles, sont dévoilées. Qu’elle soit à califourchon sur une chaise, étendue sur un tapis persan, qu’elle tienne un livre ou une rose à la main, la partie vivante, expressive de la photo, ce sont ces jambes nues, charnues, charnelles. Les photos sont troublantes et leur dimension érotique est indéniable ; pourtant, c’est surtout une grande violence que je ressens face à elles. Car finalement, cette burqa coupée à mi-corps dit tout ce que la vraie burqa aimerait cacher : à savoir que voiler complètement la femme jusqu’à lui ôter son visage est pire qu’un viol, c’est une négation de son humanité. En lui rendant ses jambes, tout en continuant à lui ôter tout visage, cette femme continue à ne pas exister, elle reste effacée. Malgré la provocation que constitue la découpe de la burqa sur cette photo, cette femme n’existe toujours pas. Sans visage, elle est sans âme, elle n’a rien d’unique, elle est juste une des représentantes de son sexe et n’existe toujours pas en tant que personne. C’est une voilée, pas un individu. Il ne peut y avoir de rencontre avec un être sans visage, un « ça » et non un « moi ». Cette femme se réduit à l’émanation de la version rigoriste d’une religion, elle n’est pas au monde et on ne peut la rencontrer. En lui interdisant d’être un de ces visages nus qui, selon Levinas, nous permet d’accéder à l’étrangeté de l’autre, elle est déshumanisée. « Le visage est ce qui nous interdit de tuer. Le visage est signification et signification sans contexte » écrit le philosophe dans « Éthique et Infini ». Même si la burqa est détournée, l’absence de visage fait que le contexte domine tout et que la personnalité n’est plus rien. Il n’y a pas pire traitement à infliger à un être humain.

Déshumanisation de la femme

La puissance de la photo est de montrer que l’érotisation de la burqa renforce encore son pouvoir de négation de la femme qu’elle enferme. Cette érotisation est même l’aboutissement du travail de déshumanisation qu’implique cet effacement de l’être. La burqa détruit la personne mais n’efface pas le corps. En le dissimulant, elle réduit la femme à n’être que cela. Et encore, la femme n’est pas un corps complet, elle n’est qu’un sexe et quelques appendices greffés autour : visages, bras, jambes ne sont que des extensions, des préliminaires en quelque sorte qui, tous, ramènent et appellent au sexe. Souvenez-vous de « Gilda », ce film mythique où Rita Hayworth en retirant un simple gant faisait vivre au spectateur le plus hypnotisant des strip-teases ou de « La leçon de piano » où un simple trou dans un bas dévoilant un peu de peau provoquait un bouleversement des sens. Les puritains sont les rois de l’obsession sexuelle. Tout ce qu’ils dissimulent ou disent rejeter est en fait au cœur de leur existence. Ils cachent l’autre, faute de contrôle sur eux-mêmes, la burqa est ainsi le révélateur de leur volonté de toute puissance et de leur échec pathétique : faute d’être maître de leurs pulsions, ils croient qu’en supprimant la vue de la femme, on suspend le désir. Ils oublient que le désir se renforce de ce qui se dérobe, que l’imagination est le plus fort des ferments érotiques et que la pulsion sexuelle faisant partie de l’être humain, tenter de l’éradiquer ne fait que la renforcer et la rendre dominante. Dans le même temps, la déshumanisation que porte la burqa fait de la femme un pur objet. Objet de fantasme d’abord, de consommation ensuite. Revêtue d’une burqa, la femme devient un objet, anonyme et interchangeable, elle n’est plus quelqu’un, mais une chose, une fonction.

L'indécence de revendiquer le voile comme une liberté

Aspirer à l’émancipation quand on est chosifié, c’est faire insulte à ses maîtres. Remettre en cause cette aliénation devient donc une offense à la figure du mâle, à la religion, à l’ordre social. C’est donc un crime qui peut être puni de mort quand les islamistes sont au pouvoir ou gagnent des parts de marché. Quand ces mêmes pays imposent la burqa, se dévoiler n’est pas prendre le risque de mourir, mais en avoir la certitude. Il est donc indécent de voir, en Occident, des jeunes femmes revendiquer le voile comme une liberté et refuser de comprendre que la burqa est l’aboutissement logique d’une société pour qui la femme appartient à son mari, à sa famille, à son clan, à l’islam, mais jamais à elle-même. L’argument de la pudeur et de la protection est à la base d’un conditionnement qui fait que la femme participe à sa propre exploitation en croyant défendre sa liberté de choix. Or, consentir à son infériorisation n’est pas une forme de liberté, c’est juste de l’autocensure. C’est ainsi que dans les sociétés marquées par l’islam, il y a un discours fort autour du respect, mais celui-ci n’est pas le même selon le sexe : si l’homme doit se faire respecter en s’affirmant face au monde extérieur, la femme doit, elle, se respecter en s’effaçant physiquement du monde.

La burqa, symbole de l'intolérable chosification de la femme

Nous, héritiers des Lumières, qui nous sommes battus pour faire de l’égalité en droit des êtres humains, au-delà de la race et du sexe notamment, l'un des principes de base de nos sociétés, avons le devoir de dire que la chosification de la femme dont le voile est la porte d’entrée et la burqa, l’aboutissement, ne doit pas être tolérée sur notre terre. Le livre, la rose, le tapis persan, tous ces objets symboliques mis en valeur sur les photos, qui parlent de la beauté, de la volupté, du voyage, de la connaissance et de la découverte sont annihilés par ce voile total qui dévore toute l’image. La burqa jaune efface le pouvoir du livre, détruit le symbole de la rose, le rêve d’évasion que porte le tapis. La seule chose que cet outil d’avilissement de la femme n’annihile pas sont les références au sexe, ces jambes nues qui renforcent le message de la burqa faisant de la femme un sexe et un ventre destiné au plaisir de l’homme et à sa reproduction. Ces photos disent à quel point la liberté des femmes est fragile quand on peut leur refuser ce qui fait de nous des frères en humanité, l’unicité et la nudité de nos visages et de nos regards.

02/11/2021 - Toute reproduction interdite


Femme afghane en burqa. Photographie conceptuelle d'Alfred Yaghobzadeh
© Alfred Yaghobzadeh/Fild
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