Economie | 21 février 2021

Le tourisme Marocain sera-t-il sauvé par les Israéliens ?

De Amira Géhanne Khalfallah
6 min

Au Maroc, les arrivées touristiques ont chuté de 78 % en 2020. La crise sanitaire a engendré des changements radicaux dans le secteur et remodèle un marché en pleine mutation. Depuis que le royaume a normalisé ses relations avec Israël, les voyagistes tentent de séduire cette clientèle du Moyen-Orient qui n’est pas comme les autres. C’est ce que nous raconte notre reporter Amira-Géhanne Khalfallah, sur place. 

Reportage de Amira-Géhanne Khalfallah 

 

Nissim Krispil sillonne le Maroc depuis dix ans. Cet Israélien septuagénaire n’a jamais pu s’éloigner des terres du Souss, au Sud du royaume, qui l’ont vu naître. Ses pérégrinations sont autant de recherches médicales, historiques et ethnologiques. Krispil est connu pour avoir écrit des ouvrages de référence en botanique. En 2020, il comptait revenir au Maroc pour poursuivre ses recherches. Il avait prévu d’accompagner un groupe d’Israéliens pour partager avec eux son amour pour ce pays, les conduire dans les petits villages perchés dans les montagnes de l’Atlas où il a répertorié des tombes de saints juifs, des synagogues, et leur faire découvrir l’artisanat et les richesses insoupçonnées du Maroc. Même si ses projets ont été contrariés par la pandémie, il n’abandonne pas l’idée et attend la réouverture des frontières. Depuis que Rabat et Tel Aviv ont repris officiellement des relations diplomatiques, les touristes israéliens sont dans l’attente de l’exonération de visa, mesure qui devrait faciliter les déplacements. Mais la levée de cette contrainte n’est toujours pas effective. Malgré tous les obstacles et la situation sanitaire qui s’éternise, Nissim Krispil, en fin connaisseur de terrain, reste optimiste et pense que dorénavant « beaucoup d’Israéliens viendront visiter le Maroc ».

La Ministre marocaine du tourisme, Nadia Fettah semble du même avis et avait avancé le chiffre de 200 000 touristes israéliens attendus pour 2021. (Jusqu’à présent, on estimait officieusement leur nombre à 80 000). Pour mémoire, les juifs marocains constituent le dixième de la population israélienne et le Maroc compte bien les séduire pour relancer son secteur aux abois.

Mais l’année est déjà entamée et les mesures promises par le gouvernement pour faciliter les déplacements entre les deux pays semblent renvoyées sine die. À titre d’exemple, les lignes aériennes qui devaient relier Tel Aviv à Casablanca et Marrakech en mars ne sont toujours pas programmées ni à l’ordre du jour, nous confie en off un haut cadre de Royal Air Maroc même si le chargé d’Affaires israélien à Rabat David Govrin, espère établir des liaisons aériennes en avril.

Selon la presse Israélienne, les responsables marocains et à leur tête le parti islamiste au pouvoir, le Parti de la justice et du développement (PJD) font de leur mieux pour ralentir le bon déroulement des accords. En août dernier, le chef du gouvernement Saad Eddine El Othmani avait clamé haut et fort que le Maroc ne normaliserait jamais ses relations avec Israël et que la question palestinienne n’était pas négociable. Quatre mois plus tard, il a dû signer sans sourciller l’accord de normalisation.  

Sauver la saison touristique 2021

De leur côté, les tours opérateurs et autres acteurs du secteur touristique s’impatientent.

Il faut sauver la saison touristique 2021 ! Ne cesse de réclamer la Fédération Marocaine du Tourisme qui tente de trouver des solutions pour réanimer le secteur contribuant  à la hauteur de 7% au PIB du pays. D’autant plus que 50% des emplois dans le tourisme ont déjà été détruits.

En ce début d’année, les touristes européens ne sont toujours pas de retour, l’espace Schengen reste fermé. Le Maroc, sous cloche depuis une année, suffoque et son économie vacille.

En ces temps troubles, ils sont de plus en plus nombreux à se tourner vers d’Israël.  Les offres en faveur de ces nouveaux touristes fleurissent, souvent à des prix défiants toute concurrence. Ce qui ne manque pas d’inquiéter certains professionnels du secteur tel que Lesley Sanchez à la tête de Complete Tours, voyagiste connue pour ses circuits dédiés aux touristes israéliens. L’Anglaise qui s’est installée au Maroc depuis plus de trente ans et qui s’est spécialisée dans cette petite niche depuis 25 ans, prévient : « On trouve aujourd’hui des circuits de 7 jours dans des hôtels 4 étoiles à 280 dollars. Ce n’est pas absolument pas possible. Quelle marge bénéficiaire peuvent faires ces agences et pour quelle qualité de service ? ». La réponse, tout le monde la connait : au Maroc, lorsque les prix des circuits sont aussi bas, les agences se font des marges sur les ventes des bazars où les touristes sont systématiquement conduits pour leurs achats. « Je crains que les gens ne se fassent arnaquer et qu’ils ne reviennent plus au Maroc », poursuit-elle.  

Si Lesley Sanchez est une référence en la matière, c’est qu’elle s’emploie à satisfaire annuellement près de 50 000 touristes israéliens. En 2019, son chiffre d’affaire avait connu une augmentation de 32% par rapport à l’année précédente et elle tablait sur une progression de 35% pour 2020, avant que la pandémie ne vienne contrarier ses projets. Aujourd’hui, elle reste optimiste malgré la morosité ambiante, confortée par les nombreuses réservations de touristes israéliens pour l’année en cours. Elle prévoit de tripler son chiffre d’affaire ou du moins de le doubler au vu de la situation actuelle.  « Le marché est en train de changer, je reçois pour la première fois des demandes de séjours familiaux dans des hôtels. Avant on ne s’occupait que de circuits » assure-t-elle, optimiste.  

Les recettes touristiques marocaines ont connu une chute de 60% l’année dernière et le manque à gagner serait de 18 milliards de DH, selon les derniers chiffres rendus publics.

L'Office National Marocain du Tourisme (ONMT) vient de lancer un appel d’offres pour les besoins d’une étude sur les attentes des touristes israéliens désireux de se rendre au Maroc. Les acteurs du secteur déplorent leur mise à l’écart de toute réflexion commune à ce sujet. Dans cette course contre le montre, Turkish Airlines tire son épingle du jeu. La compagnie turque se positionne en leader du marché et propose des allers-retours entre Tel Aviv et Casablanca à 300 euros seulement.  En perte de vitesse, le Maroc a tout intérêt à reprendre en main son tourisme au risque de perdre une clientèle  qui n’est pas encore acquise !

 

15/02/2021 - Toute reproduction interdite

 

 


Les touristes se promènent entre les boutiques de la rue des Consuls dans la Médina de Rabat 25 septembre 2014
Damir Sagolj/Reuters
De Amira Géhanne Khalfallah

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