Le ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères a paralysé les démarches des 118 familles françaises en attente d'adopter un enfant en Haïti. Sous prétexte d'instabilité politique et d'insécurité, ces adoptants sont contraints d'attendre au moins un an, sans garantie de pouvoir poursuivre leurs parcours. Des familles abandonnées à leur désarroi.

Une enquête de Francis Mateo

 

Émeline Monville soupire profondément avant de répondre. Pour cette française, le parcours d'adoption qu'elle avait entamé en Haïti, en 2016, est devenu très incertain. Son soupir contient tous les sentiments qui l'ont traversée ces derniers mois : espoir, incompréhension, colère, découragement... puis tout de même l'espoir à nouveau, parce qu'elle ne peut pas totalement se résoudre à rester dans un état d'immobilisme qui dure depuis près de deux ans. Le cauchemar a commencé le 24 novembre 2019 avec l'assassinat d'un couple d’adoptants français en Haïti. Dès lors, le ministère des Affaires Étrangères (MAE) décide de suspendre toutes les adoptions dans ce pays pour une durée de trois mois. Le moratoire est ensuite prolongé, de six mois en six mois, jusqu'au 30 juin dernier. Avant d'être à nouveau rallongé d'un an.

Les 118 familles en attente d'apparentement d'enfants haïtiens ne peuvent donc espérer reprendre le fil de leur démarche d'adoption avant le 1er juillet 2022, au mieux. Parmi elles, Émeline et son conjoint sont condamnés à attendre, mais sans pouvoir raccrocher leurs espérances à des éléments tangibles. Quand on l'interroge sur cette situation, Émeline prend donc le temps de cette profonde respiration pour se donner le courage d'y croire encore : « Notre situation est très éprouvante, parce que nous ressentons un certain mépris de la part du Ministère des Affaires Étrangères, dont je ne sais pas s'il est volontaire ni même conscient, mais qui nous laisse face à un mur de silence et d'incompréhension ».

Pourtant, le Quai d'Orsay n'est pas véritablement resté muet depuis deux ans, puisque toutes les personnes concernées ont reçu un courrier - identique - de la part de la Mission d'Adoption Internationale, mandatée par le MAE. Mais cette lettre datée du 5 octobre 2020 ne laisse guère d'espoir aux familles en attente d'apparentement, car le ministère se contente d'y réaffirmer comme « préoccupation principale la sécurité des Français », tout en se défaussant de ses responsabilités : « La décision d'apparentement comme les modalités de la période de familiarisation (échanges avec l'enfant durant la phase d'adoption, ndlr) relèvent exclusivement des autorités haïtiennes compétentes ». Depuis cette « douche froide », la missive se répète avec les mêmes arguments à chaque nouvelle demande d'éclaircissement auprès du Ministère des Affaires Étrangères.

D'autres pays poursuivent les adoptions

Les émeutes et les troubles politiques liés à l'assassinat du président Jovenel Moïse ont contribué à bloquer la situation, avant le dramatique tremblement de terre du 14 août dernier, qui a fait 2.500 morts, 10.000 blessés, et laissé des milliers de personnes sans abri. Malgré l'élan de solidarité orchestré notamment par la Fondation de France, ces crises ont conforté le choix du MAE de maintenir le statu quo vis à vis des adoptants. D'autres pays ont cependant poursuivi les procédures d'adoption, parmi lesquels l'Allemagne, la Belgique, le Canada, l'Italie ou la Suisse. Certains ont simplement adapté les modalités des périodes de socialisation en transposant en visio les échanges entre les enfants et les familles.

Émeline Monville ressent cette discrimination comme une injustice. C'est notamment pour cela qu'elle a intenté une action en justice avec d'autres parents adoptants. Sans succès. De recours en recours, le Conseil d'État a donné tort à ces familles. « Peut-être irons-nous devant le tribunal européen pour tenter d'avoir gain de cause, car il y a une rupture d'équité avec d'autres pays de la Communauté », explique-t-elle. Mais le découragement perce dans sa voix. Le manque de confiance aussi, envers des élus qui avaient promis d'intercéder, d'aller jusqu'à l'Élysée si besoin, mais qui se défilent au fil des mois.

Au sein des membres du Collectif Adoption Haïti, que les familles adoptantes françaises ont fondé pour tenter de mieux se faire entendre, certains en viennent même à se considérer comme les victimes collatérales d'une crise diplomatique plus vaste : « On a l'impression que la France a perdu pied en Haïti ; c'est en tout cas l'impression qui ressort des échanges que nous avons eu avec les responsables politiques, comme s'il n'y avait plus les relais pour agir ». Des propos que le Quai d'Orsay refuse de commenter.

Dans l'une des réponses aux questions posées sur ce thème par le sénateur (LR) Fabien Genet, le Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères se justifiait en mai dernier en estimant que « les procédures d'adoption en Haïti, auparavant déjà longues et incertaines, le sont encore plus aujourd'hui dans un contexte de grande insécurité ». Une déclaration qui résonne comme une fin de non-recevoir pour les 118 familles françaises toujours en attente d'apparentement.

Ce sont donc aussi 118 enfants (au moins, puisque certaines familles envisagent d'adopter des fratries) qui sont également délaissés dans les crèches haïtiennes qui les accueillent en attendant. Des enfants qui ont généralement été abandonnés par leurs parents. Abandonnés une deuxième fois par la France.

15/09/2021 - Toute reproduction interdite


Un Français organise des papiers d'adoption sous le regard d'enfants à Port-au-Prince, le 21 décembre 2010.
© Felix Evens/Reuters
De Francis Mateo