Harcèlement, pressions psychologiques, précarité… Nombreux sont les doctorants qui souffrent des dysfonctionnements du milieu de la recherche en France. Avec son enquête Comment l’université broie les jeunes chercheurs (éd. Autrement, 2022 ), Adèle B. Combes révèle une facette méconnue du monde de l’enseignement supérieur.

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fildmedia.com lance une opération de financement participatif via la plateforme j’aime l’info. Pour préserver son indépendance éditoriale et continuer à informer depuis le terrain, dans un monde en profonde mutation. Soutenez-nous.

Fild : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

Adèle B. Combes :
Je pars de mon expérience personnelle, car j’ai vécu mon doctorat dans une équipe dysfonctionnelle, qui ne le remarquait pas nécessairement. J’ai vécu et observé des discriminations, des faits de harcèlement moral et psychologique. Les témoignages de jeunes docteurs et d’anciens doctorants m’ont ensuite permis de réaliser que ce que mon expérience n’était pas un phénomène isolé. Je me suis également rendue compte qu'on parlait souvent des travers de la recherche sous couvert d’humour, notamment sur les réseaux sociaux, alors que de nombreux chercheurs vivaient des situations de souffrance réellement anormales, en finissant par intégrer ce mode de fonctionnement L'humour étant en fait un moyen d’exprimer ce mal-être. J'ai donc contacté ces personnes pour enquêter, et écrire ce livre.

Fild : Comment expliquez-vous que le tabou face à la condition des jeunes chercheurs commence à peine à être levé ?

Adèle B. Combes : Il y a eu des tentatives par le passé, comme le livre en 1998 d’Isabelle Pourmir, « Jeune chercheur : souffrance identitaire et désarroi social », mais qui n’a pas fait de vagues. Je crois qu’il y a un imaginaire autour du monde de la recherche : beaucoup pensent qu’on a affaire à des gens privilégiés, entre intellectuels, avec des relations respectueuses... Donc, on se dit qu’il n’y a pas de sujet, et que tout s’y passe forcément bien. On ne s’attend pas à ce qu’il y ait autant de problèmes relationnels dans ce domaine. Et il y a également une difficulté à parler, car c’est un microcosme : il est donc difficile de se mettre quelqu’un à dos, ou d’avoir une mauvaise image, car on sait qu’il sera ensuite complexe de faire carrière, puisque les recrutements se font notamment sur la réputation. Et le fait d’être recommandé par son ancien directeur de thèse ou de laboratoire joue beaucoup sur le recrutement. Il y a ainsi une peur de briser sa carrière quand on parle, car on met en jeu son diplôme de doctorat. Le tabou commence à être levé avec la vague « Me Too », qui incarne une lutte contre toute forme d’abus de pouvoir, et qui arrive aujourd’hui dans le secteur de la recherche. Les réseaux sociaux participent aussi de cette libération de la parole, et je crois qu’elle est également liée au fait qu’il y a malheureusement de moins en moins de postes dans la recherche : les jeunes doctorants se disent qu'ils n’obtiendront pas de poste, alors pourquoi craindre des représailles sur une carrière qu’ils n’auront sûrement pas ?

Fild : Ces conditions difficiles concernent-elles une majorité de jeunes chercheurs ?

Adèle B. Combes : J’ai dissocié les différents facteurs qui impactent leur situation. Les violences psychologiques peuvent être exceptionnelles, alors que le harcèlement moral est récurrent, par définition. En ce qui concerne les violences psychologiques, environ 1 doctorant sur 2 en a vécu au moins une lors de son doctorat : cela peut aller de la suppression des congés à des reproches injustifiés, au chantage, à ne pas pouvoir récupérer les jours travaillés, l’absence de reconnaissance pour le travail effectué… Pour le harcèlement moral, 1 doctorant sur 5 considère en avoir été victime. On n’imagine pas qu’un chiffre puisse être si élevé. Mais il est corroboré par les études internationales, comme celle de la célèbre revue Nature : en 2019, elle estimait que 21% des jeunes chercheurs ou doctorants ont été victimes de harcèlement, ou ont été maltraités durant leur doctorat.

Fild : Comment expliquez-vous la faible, voire l’absence de réaction de la part de certaines universités face à la condition de ces jeunes chercheurs harcelés ou exploités ?

Adèle B. Combes :
Dans ces universités, il y a un « copinage » très puissant, et des réseaux politiques importants, avec des gens qui se protègent entre eux, mais n’est pas le cas partout. À l'inverse, certaines personnes m’ont contacté pour changer les choses, et sont très actives pour le bien-être des doctorants. Mais il faut avoir conscience qu’il y a actuellement des individus en poste qui sont néfastes pour la recherche, parce qu’ils se sentent à l'abri, protégés pour des questions d’élections à la tête des universités, de rayonnement d’une équipe, ou de l’importance d’avoir une réputation de bon directeur de recherche… On trouve également des jeux de pouvoir dans certaines équipes : pour maintenir une certaine image positive de l’attractivité des jeunes chercheurs, certains responsables sont prêts à étouffer les affaires de harcèlement et d’agression sexuelle.

Fild : Que faudrait-il donc changer pour améliorer la condition des jeunes chercheurs ?

Adèle B. Combes : Dans les universités concernées, je pense qu’il faudrait diligenter les enquêtes internes chaque fois qu’il y a une suspicion de maltraitance. Étant donné que les gens se protègent entre eux et qu’il n’y a pas d’enquêteurs externes, si on ne dépayse pas l’enquête, on risque de se retrouver avec le même problème.
De plus en plus d’universités commencent à mettre en place des référents « harcèlement » ou « intégrité scientifique ». Toutefois, les jeunes chercheurs auront-ils confiance en des personnes membres de l’institution ? Une possibilité pour pallier cette éventualité serait d’instaurer un dispositif de témoignages anonymes pour entendre ceux qui ont subi un harcèlement ou des discriminations, pouvoir les conseiller, et lancer également une enquête interne. Un dispositif similaire a d’ailleurs été mis en place au sein de l’armée avec la cellule Thémis.

21/02/2022 - Toute reproduction interdite


"Comment l'université broie les jeunes chercheurs" par Adèle B. Combes
© Editions Autrement
De Fild Fildmedia