Les chiffres sont édifiants et sans appel : notre jeunesse est en pleine souffrance. Heurtés de plein fouet par la pandémie, les jeunes français font aujourd’hui face à une vague de tentatives de suicides inédite par son ampleur. Après les crises économiques, sociales et environnementales, le choc de la crise sanitaire ne passe pas. Abandon, perte de visibilité sur leur avenir, inquiétude généralisée, la jeunesse française – comme celle de nombreux pays dans le monde – appelle à l’aide. Mais sera-t-elle écoutée ?

Par Alixan Lavorel

« Le suicide m’a semblé être la seule échappatoire ». Ces mots difficiles à entendre sont ceux de Camille*, aujourd’hui âgée de 24 ans. Plusieurs fois lors de son adolescence, la jeune femme a tenté de mettre fin à ses jours, tiraillée par la dépression et l’anorexie qui la rongeaient. Un mélange de « peur », de « solitude » et même « d’abandon » l’ont poussée, comme nombre de jeunes Français, vers la tentative de suicide. Cette crainte et cet isolement ne sont pas sans rappeler tristement les longues semaines de confinement, et plus généralement les mois qui s’enchaînent et se ressemblent depuis le début de la pandémie pour de nombreux jeunes n’aspirant qu’à une seule chose : le retour à une vie normale. « La situation actuelle m’inquiète tout particulièrement », confie Camille. Elle poursuit : « L’isolement des jeunes est un problème sur lequel il ne faut pas fermer les yeux. La crise sanitaire a bousculé la jeunesse et a très probablement poussé davantage d’entre eux à vouloir en finir. Il faut leur envoyer un message d’espoir ». Certaines données statistiques peuvent traduire brutalement ce profond malaise qui contamine aujourd'hui la jeunesse française. Cette terrible réalité apparaît notamment à travers une étude co-signée par le professeur Richard Delorme, chef du service Psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent de l’hôpital Robert-Debré, qui constate « une augmentation spectaculaire des tentatives de suicide chez les enfants de moins de 15 ans fin 2020 et début 2021 ». Selon cette étude, alors que l’on comptabilisait environ 16 tentatives de suicide ayant amené à une hospitalisation au sein de l’hôpital Robert-Debré entre mars et avril 2019, ce chiffre s’élevait à près de 49 deux ans plus tard, entre mars et avril 2021. Des données passant du simple au double, et observables dès septembre 2020, où l’on constatait 39 tentatives de suicide par des enfants dans cet établissement hospitalier, contre 18 en 2019.

Si cette enquête de l’hôpital Robert-Debré illustre davantage des données inquiétantes « pour le nord-est du pays » du fait de la localisation du centre hospitalier, ces chiffres sont malheureusement confirmés par d’autres études dans le reste de la France, voire dans le monde entier. Le professeur Fabrice Jollant, professeur en psychiatrie (GHU Paris psychiatrie et neurosciences) a notamment récemment travaillé sur l’ensemble des données disponibles en France : « C’est assez rare pour le signaler, mais la France a la chance de posséder des chiffres nationaux sur les tentatives de suicide. Que ce soit via les registres des passages aux urgences, les hospitalisations pour tentative de suicide ou les appels reçus par les huit centres antipoison français, nos données sont très fiables et permettent des études poussées sur le sujet ». Notons toutefois la différence entre les tentatives de suicide, dont les chiffres sont connus en France, et les suicides avérés, qui ne disposent pas de statistiques précises – à l’inverse de certains pays comme le Japon. Selon des chiffres de Santé Publique France rapportés par nos confrères de Libération, l’année 2021 est la seule depuis 2018 pour laquelle le nombre de gestes suicidaires - de filles âgées de moins de 15 ans – était plusieurs fois supérieurs à 100 par semaine. Là où les chiffres fluctuent en général entre 40 et 100 de 2018 à 2020. Peu importent les indicateurs utilisés, « tous montrent une tendance à la hausse » des tentatives de suicide chez les jeunes en France, rappelle le professeur Jollant.

Une augmentation significative chez les jeunes femmes

Cette augmentation globale des tentatives ou gestes suicidaires de notre jeunesse concerne - à une écrasante majorité - les jeunes femmes. Les chiffres sont édifiants : de septembre 2020 à août 2021, les tentatives de suicide chez les jeunes femmes et les jeunes filles entre 10 et 19 ans ayant eu pour conséquence une hospitalisation a connu une augmentation de 27,6% par rapport à 2019 ! Alors que, sur toutes les autres catégories d’âge, on observait une baisse ou une stagnation globale des courbes de tentatives de suicide sur la même période. Cette évolution met aussi en lumière un phénomène récurrent concernant précisément les jeunes femmes et jeunes filles suicidaires, précise Fabrice Jollant : « Nous constatons en général une augmentation des gestes suicidaires chez les adolescentes au moment de l’hiver et du printemps. Toutefois, les évolutions sur la période septembre 2020 - août 2021 est beaucoup plus intense et marquée que lors des autres années. De plus, quand on regarde la jeunesse dans son ensemble, on voit bien que les chiffres ne sont pas à la baisse comme pour les autres catégories d’âges. Et les jeunes femmes semblent exprimer davantage que les jeunes hommes cette souffrance, via ces gestes suicidaires. Mais il est très difficile de prévoir et d’analyser pourquoi une partie de la population réagit comme cela ».

« Les confinements et autres mesures anti-Covid ont eu de lourdes conséquences »

Crise économique, sociale, sécuritaire… et désormais sanitaire. Si les causes de ce mal-être peuvent être multiples et variées, médecins comme psychologues s’accordent à dire que la pandémie a été particulièrement mal vécue pour la jeunesse : « Les confinements et autres mesures anti-Covid ont eu de lourdes conséquences sur les relations scolaires, sentimentales et personnelles des jeunes », explique Richard Delorme. Un avis partagé par Patrice Schoendorff, psychiatre, médecin légiste et chef du pôle de psychiatrie de Chablais à l’Établissement public de santé mentale de Haute-Savoie : « Il y a quelque part une lassitude totale des jeunes et une difficulté à se projeter dans l’avenir. Les étudiants que nous rencontrons nous le répètent, les mesures anti-Covid ont été compliquées à vivre car ils se sont sentis isolés. La vie étudiante n’existait plus dans une période de l’existence où ces activités sont nécessaires au développement personnel ». Fabrice Jollant se veut plus mesuré quant aux raisons de ce mal-être : « Est-ce que le Covid est responsable de tout cela ? C’est difficile à dire. Oui, il y a eu une association de faits montrant une responsabilité de la pandémie, mais de là à dire qu’il s’agit du seul problème, nous ne pouvons pas le vérifier ».

Sujet évidemment tabou pour l’ensemble de la société, le suicide est d’autant plus difficile à aborder pour les jeunes. Fort heureusement « les jeunes générations parlent et s’ouvrent davantage », selon le psychiatre Patrice Schoendorff. Si la communication entre amis peut être une première porte de sortie, une échappatoire à l’ensemble de cette pression, elle ne résout pas tout. Que ce soit via des campagnes de prévention initiées par le gouvernement ou l’instauration d’un numéro national (le 31 14 – ouvert 7 jours sur 7, 24h/24) d’écoute et d’aides aux jeunes en situation difficile et leurs entourages, la parole des professionnels reste nécessaire dans ce long chemin vers la reconstruction. Et dans la prise en compte d'un problème trop souvent négligé, note le sociologue Michel Fize : « On a l’air de découvrir aujourd’hui que la jeunesse est mal en point, exclue, n’arrive pas à se soigner et se nourrir, mais cela fait un moment que c’est en marche ».

25/01/2022 - Toute reproduction interdite



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De Alixan Lavorel