Analyses | 14 février 2021

Le séparatisme islamique : qu'en est-il réellement ?

De Razika Adnani
11 min

Razika Adnani est philosophe, islamologue et membre du Conseil d'Orientation de la Fondation de l'Islam de France. Alors que le débat sur le séparatisme islamique divise les Français, elle décrypte les raisons pour lesquelles l'islam est intrinsèquement séparatiste dès lors qu'il se trouve en dehors de son environnement social et politique. 

                                                                                Analyse.

Le séparatisme, du verbe séparer, désigne l’action de faire cesser qu’une chose appartienne à une autre ou désunir ce qui est joint. Deux personnes se séparent quand elles décident de ne plus vivre ou travailler ensemble. Le séparatisme, c’est la tendance d’un groupe à se séparer ou se distinguer d’un autre groupe pour des raisons sociales et culturelles ou politiques. L’islam porte en lui des éléments qui font qu’il est, en dehors de son environnement, intrinsèquement séparatiste. Autrement dit, il tend automatiquement et même naturellement à se constituer en une entité séparée du groupe auquel il appartient.

L’Occident comme menace

Si ce caractère séparatiste de l’islam se fait davantage sentir en Occident, c’est parce que ce dernier représente le monde de la modernité alors que l’islam, dominé par le conservatisme y voit une dépravation. Les deux valeurs fondamentales de la modernité sont la liberté et l’égalité alors que l’islam ne les reconnaît pas.

Pour le discours religieux, la civilisation occidentale sécularisée qui construit l’individu et la société autour de ces deux valeurs est non seulement étrangère à l’islam, mais a aussi mis fin à la religion. Pour l’islam, le danger réside dans le fait qu’elle veut entraîner les autres mondes dans cet épuisement du divin. Dans une telle représentation de l’Occident, il est logique que l’islam cherche à se protéger en gardant ses distances de ce qu’il considère comme une menace.

Un sentiment de supériorité

Mais la peur et le sentiment d’être en danger n’expliquent pas à eux seuls cette tendance de l’islam à marquer une ligne de séparation entre l’Occident et lui-même. Il y a aussi le sentiment d’être le meilleur. Comme toutes les religions, l’islam se veut lui aussi une religion parfaite portant la vérité divine à l’inverse des autres religions qu’il considère comme dévoyées. Le verset 141 de la sourate 4, les Femmes : « Et jamais Dieu ne donnera un avantage aux mécréants sur les croyants » parle du jour du jugement dernier. Il est utilisé par les prédicateurs comme preuve de cette supériorité des musulmans sur les autres : les mécréants, les chrétiens et les juifs.

Pour l’Égyptien Mohamed al-Ghazali (1917-1996), les musulmans doivent se distinguer des mécréants, des chrétiens et des juifs. Ils ne doivent ni leur ressembler ni les imiter dans leur façon d’être ou de s’habiller. Ils ont l’obligation de marquer constamment leur différence par rapport à eux, ce qui nous donne un autre élément explicatif de l’importance que les conservateurs donnent au port du voile. Il est pour eux une marque de distinction donc de séparation des musulmanes des non-musulmanes, comme le précise le verset 59 de la sourate 33, les Coalisés, recommandant aux femmes « de ramener sur elles leurs djalabib afin qu’on les reconnaisse ».

Cependant, ce séparatisme culturel et social souvent appelé communautarisme se distingue du séparatisme politique qui désigne la tendance d’un groupe à se séparer de l’État auquel il appartient. Et, le rejet des lois qui organisent la société au profit d’autres en fait partie, étant donné que le droit est un élément important dans la construction d’un État mais aussi dans la délimitation de son territoire et de son autorité.

L’islam foi et charia

Si le séparatisme islamique est également politique, c’est parce que l’islam est une religion qui ne s’occupe pas uniquement de la spiritualité, mais aussi de l’organisation de la société, et de ce fait de la politique. Plusieurs versets coraniques sont d’ordre juridique et les musulmans considèrent que la charia, aujourd’hui de plus en plus utilisée pour désigner les règles sociales et politiques, est indissociable de l’islam et indispensable à sa réalisation.

Quant à l’appartenance de la personne à cette religion, elle consiste certainement à avoir la foi, et nécessite l’observance des règles morales et juridiques de l’islam.

Ainsi, dans toute société qui n’est pas administrée par les lois de la charia où l’islam est implanté, il constitue en lui-même et logiquement un système juridique parallèle. Ce séparatisme n’est néanmoins effectif que s’il y a un groupe de personnes qui revendiquent le droit de vivre selon ses règles. Les montées du conservatisme, du salafisme et de l’islamisme ont justement réussi à convaincre des musulmans en France qu’ils ont leurs propres règles, qui sont celles de l’islam, auxquelles ils sont obligés de se soumettre ; beaucoup rejettent ainsi les lois de la République.

Alliés, tuteurs ou supérieurs

Beaucoup de versets coraniques recommandent aux musulmans de ne pas avoir les mécréants, les chrétiens ou les juifs comme awlia qui signifie selon les commentateurs alliés, tuteurs ou encore ceux qui disposent de l’autorité. Parmi les plus connus : le verset 144 de la sourate 4, les Femmes : « Ô vous qui croyez ne prenez pas pour “awlia” les mécréants au lieu des croyants voudriez-vous donner à Dieu un argument évident contre vous » et le verset 51 de la sourate 5, la Table servie : « Ô vous qui croyez ne prenez pas les juifs et les chrétiens comme “awlia” ils sont “awlia” les uns des autres celui qui des vôtres en fera des “awlia” sera des leurs [...] ». [1]

Certes, les musulmans ne mettent pas en pratique tous les versets coraniques. Beaucoup sont consciemment ou inconsciemment négligés. Cependant, ceux-là font partie de ceux que les fondamentalistes et les islamistes rappellent constamment. Au XXe siècle, c’était pour contrer le projet de modernisation des sociétés musulmanes.

Les religieux ont décidé que les musulmans devaient rester éloignés de l’Occident, éviter le contact avec sa culture pour protéger leur religion, leurs traditions et leur originalité. Ils ont choisi l’isolement contrairement à leur adversaires - les modernistes - qui avaient opté pour l’ouverture sur la civilisation contemporaine qui était pour eux une civilisation de toute l’humanité.

Pour les conservateurs, si Dieu recommande aux musulmans de ne pas avoir les non-musulmans comme alliés ni tuteurs, autrement dit de rester éloigner d’eux, c’est parce qu’ils peuvent les détourner de leur religion d’une part, et d’autre part, parce que les musulmans ne doivent pas être sous les commandements ou l’autorité d’un non-musulman.

Ces mêmes versets sont utilisés à partir de la fin du XXe siècle pour empêcher les musulmans d’Occident de s’intégrer dans la société et la culture occidentale et les pousser à ne pas se laisser influencer par l’Occident, de garder une distance, car toute intégration signifie l’effacement de leur identité musulmane. Ce discours a des conséquences très négatives sur les jeunes Français de confession musulmane. Si certains rejettent la République, d’autres s’interrogent sur leur relation avec les non-musulmans : Comment vivre en Occident et y travailler si avoir un allié ou un supérieur non-musulman n’est pas permis par l’islam ?

La oumma

La notion de la oumma est très importante en islam. Elle est comme un grand État qui va au-delà des frontières géographiques englobant tous les musulmans, qui a ses propres règles et qui répond à une même autorité, celle des religieux. De ce fait, la notion de la oumma porte l’esprit même du séparatisme. L’idée d’une appartenance des musulmans à la oumma, quel que soit le pays auquel ils appartiennent, est elle aussi rappelée constamment par les responsables religieux.

La charte de La Mecque précise dans son article 29 que : « Les affaires de la oumma ne doivent être traitées que par les oulémas ». Or, les affaires de la oumma peuvent aller de la plus petite des choses à la plus grande. Ainsi, les musulmans de France par exemple - bien qu’ils soient des citoyens français - doivent selon la logique de la oumma dépendre dans tous les domaines de leur vie d’une autre autorité qui peut appartenir à un autre pays, ce qui signifie qu’ils formeront un groupe séparé du reste de la population.

Mais la notion de la oumma ne pose pas le problème du séparatisme uniquement en Occident ou en France. Elle le pose également dans les pays musulmans où les conservateurs et les islamistes qui s’attachent à cette notion sont davantage prêts à répondre aux ordres d’un religieux, qui appartient à un autre pays, que de dépendre des lois de leur propre pays s’ils jugent non conformes à l’islam. Beaucoup rêvent encore d’un calife qui serait le guide spirituel et politique de cette oumma. Un autre séparatisme nuisant aux musulmans est celui qui veut les séparer de leur époque. Il est nettement plus visible chez les salafistes qui veulent vivre selon le modèle de la société de Médine du VIIe siècle.

Tous les musulmans ne sont pas séparatistes

Il est néanmoins important de rappeler que si le séparatisme est intrinsèque à l’islam, les musulmans ne sont pas tous des séparatistes. D’ailleurs, beaucoup de ceux que l’on appelle musulmans ne le sont pas ou ne le sont plus. D’autres aiment s’adapter à leur époque et à la société à laquelle ils appartiennent. Ils se limitent au fait d’avoir la foi ou à la pratique du jeûne et à la célébration des fêtes religieuses. Il y a donc en France des musulmans ou des personnes de culture musulmane qui sont parfaitement intégrés et qui se sentent entièrement français. Cependant, si le problème se pose aujourd’hui, c’est parce que la relation que les musulmans entretiennent avec leur religion se caractérise en grande partie par le conservatisme. S’ajoute à cela l’influence du discours salafiste et islamiste.

Pour en finir avec le séparatisme et les autres problèmes que pose l’islam dans les sociétés actuelles, signer une charte de valeurs républicaines ne suffit pas, aussi bonnes soient les intentions des uns et des autres. Les musulmans doivent procèdent à un réel travail de leur religion qui l’interroge en profondeur. Un travail qui doit commencer par mettre les valeurs humaines au centre des préoccupations, qui doit séparer l’islam de sa dimension politique, et libérer la pensée de celle de l’épistémologie salafiste qui considère le passé comme critère de vérité.

[1] Malek Chebel dans sa traduction du Coran traduit le terme awlia par tuteurs dans le premier verset et alliés dans le second.

11/02/2021 - Toute reproduction interdite


Un homme lit le Coran à la Grande Mosquée de Strasbourg, le 8 janvier 2016.
Vincent Kessler/Reuters
De Razika Adnani

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